Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:51


Leur apparence physique était comment dire… ? inquiétante. Nan, à vrai dire, ils semblaient tous plus où moins évadés d’un asile psychiatrique.  De tous les membres du groupe, Mark Farner of Grand Funk Rail Road semblait le le plus sain mentalement. Sans doute parce que Mark Farner of Grand Funk Rail Road était un chien. Ce qui fait des Butthole Surfers, puisque c’est d’eux qu’il s’agit,  probablement le seul groupe de l’histoire du rock’n’roll à avoir compté un chien dans son line-up. Et encore, personne ne savait ce que ces zozos-là étaient capables de foutre dans sa pâtée pour chien. Personne n’a encore trouvé de témoin pouvant assurer les avoir vu sobres ne serait-ce qu’une journée pendant la demi-décennie où ils ont produit des disques dont l’écoute, en 2008, peut encore constituer un motif de divorce dans un couple.

 


Ils étaient Texans, donc fondamentalement dangereux et foudingues dans le citron. Leurs concerts étaient dangereux, tant pour eux que pour le public. Leur musique est dangereuse, dans la mesure où elle peut encore faire s’interroger votre entourage sur votre santé mentale. Leurs disques, autant musicalement que visuellement, sont malsains. Leur musique est laide, repoussant la notion de mauvais goût dans des dimensions rarement atteintes. Et les Butthole Surfers n’étaient pas qu’un groupe de rock, c’était un style de vie, un cirque, mais un cirque joué par des clowns psychopathes sodomisant la trapéziste tout en essayant de foutre le feu au chapiteau. Des outlaws. Des créatures échappées d’un cartoon de Tex Avery croisées avec celles d’un film de Gordon Hershell Lewis. En l’espace de sept ans, avant que l’abus de drogue par des êtres ayant déjà dépassé les limites de ce qui peut être humainement imaginable en termes d’absorption de drogues ne les rendent mauvais, cyniques, et cupides comme des Texans au sommet de leur « cutthroat mentality », les Buttholes Surfers ont produits quelques uns des disques les plus mentalement insanes, inaudibles, drôles, dégénérés, lobotomisants, vulgaires, sociopathes et ontologiquement laids du rock.

Le but de leur venue sur Terre, et a fortiori leur incursion barbare dans la musique, peut demeurer un mystère ; quelle était leur mission précisément ? Choquer ? Se rebeller ? Etre subversifs ? Faire peur ? Reste que la légende des Butthole Surfers est constituée des hauts faits qui vont loin, encore plus loin, que les disques de leurs débuts, leur meilleure époque (1983-1989).


Le monde serait-il un endroit meilleur (ou pire) si Gibson « Gibby » Haynes et Paul Leary Walthall ne s’étaient jamais rencontrés ? Moins bruyant, sûrement.  Parce que soyons clairs : ces deux-là n’avaient à priori rien à faire, du moins d’après leur  pédigrée, dans le monde du rock’n’roll, et encore moins dans celui du punk-rock-heavy-psyché mutant. Car figurez –vous que les deux membres fondateurs des Butthole Surfers, sur C.V, avaient l’air d’étudiants américains normaux, promis à une vie d’Américains normaux, avec des métiers respectables et tout ce qui va avec, avant de commettre leur longue série de forfaits sonores. Prenez Gibby Haynes, par exemple, voilà un jeune homme, qui bien que selon certains de ses camarades de fac’ présentait déjà les signes d’un fort pêt’ au casque, semblait promis à une vie plan-plan tout ce qu’il y a de normal : sportif, un gros bébé même, excellent basketteur, capitaine de l’équipe de la San Antonio’s Trinity University, étudiant l’économie, ayant été honoré du titre de « Comptable de l’année » par ses pairs, et ayant reçu son diplôme avec mention, avant d’être embauché par un prestigieux cabinet de comptables.  A priori quelqu’un de sérieux, donc (et, excusez-moi, amis comptables, de fondamentalement chiant). L’explication d’une telle dégénérescence et d’une telle plongée dans la folie furieuse réside peut-être, si l’on veut faire de la psychologie de bazar, dans sa filiation. Gibby Haynes étant le rejeton du présentateur télé Jerry Haines, animateur d’une émission pour enfants qui a connu son heure de gloire dans la région de Dallas, et qui apparaissait entre autres sous les traits du clown Dr. Peppermint. On vous le dit : la télé rend fou, et en plus on notera la récurrence des traumatismes liés au clown chez les serial-killers.

Quant à Paul Leary, lui était enrôlé en Business School, mais sa découverte de Frank Zappa et d’Yves Klein (sans doute plus pour les nanas à poil se roulant dans la peinture que pour des motifs purement artistiques) l’avait amené à suivre les courts d’art de la Trinity University. Son background musical d’avant ce choc esthétique était des groupes comme Creedence Clearwater Revival et Grand Funk Railroad. D’où une certain propension à la branlette guitaristique et aux soli de guitare. Heureusement, la plupart de ceux-ci, dans les folles années des BH, seront passés à l’envers.

Attiré par le look déjà inhabituel de Gibby Haynes en regard des standards du campus de San Antonio, Leary copine avec celui qui est considéré comme « le mec le plus bizarre de la fac »[1]. Leurs perversions musicales mutuelles scelleront cette amitié : « Nous aimions tous les deux la musique la plus horrible possible». Le duo de foudingues se distingue très vite via la publication d’un fanzine appelé Strange V.D (« maladies vénériennes bizarres »), qui, l’on s'en doute, est un monument de bon goût, avec des photos (truquées) de maladies affectant, qui un pénis (« The Taco leg syndrome »), qui un postérieur (« le cul en forme de boules de pin »), et  annonce leur tropisme à la projection de films médicaux beurk sur les bizarreries de la nature lors de leurs concerts.  Manque de pot pour le sabotage de la machine capitalistique, Gibby Haynes se fait gauler par un employé de la très respectable firme de consultants en comptabilité qui l’emploie, Peat, Marwick and Mitchell, en train d’utiliser la photocopieuse de la boîte pour imprimer Strange V.D. Ou disons qu’en fait Gibby a oublié de retirer de la machine une photo d’un pénis disséqué et atteint d’un truc plus ou moins abominable mais qui doit faire fichtrement mal au propriétaire dudit truc. C’est donc au chronique manque d’humour des comptables – le cabinet licenciant Gibby pour cause de « misuse of the company’s property » - que nous devons l’éviction de Gibby Haynes du monde de la normalité, et sa mise en orbite vers celui du terrorisme sonore. Merci les comptables.

 








En 1984, Haynes et Leary avaient trouvé des gens comme eux. Pas étonnant, venant du Texas, un pays d’extrêmes et d’extrémistes. Et ce « freak circus » entamait sa première tournée U.S  d’importance dans un véhicule pourri, bondé de jeunes gens à l’apparence outrageusement bizarre, olfactivement malodorants, pas du tout le genre de personne à qui vous confieriez votre petite sœur, avec un total look de réprouvés de la société, et globalement un air de débarquer de la planète Mars dans un Etat américain où chaque commerçant cache un fusil sous son comptoir. Disons que leur manière d’être ne passe pas inaperçue, et leur attire même pas mal d’ennuis. Non pas que les BS représentent de menace réelle autre que sonore et visuelle au pays où le meurtre fait partie de l’inconscient collectif
[2], mais leur vie quotidienne est loin d’être paisible.  Même les fast-foods deviennent des endroits dans lesquels Haynes et sa bande sont indésirables.  Si l’on se place dans la peau d’un redneck texan à l’époque où Teresa Taylor et King Coffey (membres légendaires du combo) entrent dans un Mc Donald’s de Dallas, avec leur piercing dans le nez, et la crête rose Mohawk de Coffey devenant quelque chose de tellement autre que l’on aurait dit des dreadlocks  levés en l’air par la grâce de l’électricité statique, on peut imaginer un choc esthétique -  à une époque où les braves américains gardaient un abri antiatomique chez eux, dès fois où Konstantin Tchernenko  allait tout bombarder les Etats-Unis – à la vue de ces Martiens. Pis des fois qu’ils seraient communistes... Ce qui valut à King Coffey, faisant sagement la queue pour commander sa malbouffe, de se faire coupdebouliser par deux locaux, avant de se prendre une belle rouste à coups de santiags. « Et tout le monde dans le restaurant me regardait, l’air de dire ‘Ouais, tu as eu ce que tu méritais’, et tout ce que j’avais fait avait été de commander un Filet O’Fish et des frites ». 

Notons que de l’aveu même des membres du groupe, leur apparence capillaire n’a fait que s’aggraver tout au long de la tournée : Leary avait adopté une coupe Mohawk dont les épis filaient de travers ; Taylor s’était laissé pousser des dreads, mais si mal qu’elle avait du se raser la moitié de la tête en s’obstinant à en garder quelques-uns, teints en rouge vif, à des endroits disparates et désordonnés de son occiput. King Coffey décrit la coupe du bassiste comme proche de celle de Bozo Le Clown. Quant à la coiffure de Gibby Haines, on appréciera la description du même Coffey : « Et Gibby avait cette coupe de cheveux géométrique complètement foirée qui était…vraiment complètement foirée ».




[1] « Gibby was the weirdest guy at school, so we fell in real well ».

[2] C’est un écrivain américain qui le dit : «  Being American born and bred, murder was something I had in my bones », Luke Rhinehart, « The Dice Man ». ("Etant né et ayant été élevé en Amérique, le meurtre était quelque chose que j'avais dans le sang").

 

Par Jerome
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Commentaire n°1 posté par SiN le 26/07/2008 à 20h09

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