Partager l'article ! Episode 1 : les Butthole Surfers ont des raisons de vivre marron: Mais revenons-en aux vrais débuts des Butthole Surfers. ...
WEIRDELICA !
Un bleurgh consacré aux monstruosités, anormalités, accidents industriels, musiciens incompétents,
zozos de tout poil, imbéciles de tout genre, incongruités, bizarreries, phénomènes inquiétants, drôleries, dégénérés, stridences, bruitistes, excès, génies involontaires, terroristes sonores,
etc...qui ont traversé - plus ou moins brièvement - l'histoire de la contre-culture rock and roll. Pour le meilleur et le pire, du plus inquiétant au plus drôle. Un mot d'ordre : "Weird shit
happens", quelques-unes de ces anomalies valent un peu d'investigation, histoire de s'en réjouir ou d'en s'en inquiéter. The Dark Side of The Rock and Roll pour internautes aux feuilles de chou
pas trop sensibles.
Mais revenons-en aux vrais débuts des Butthole Surfers.
Haynes et Leary, à l’été 1981, se retrouvent chômeurs et « college drop-outs », à confectionner et vendre des T-shirts à la gloire de Lee Harvey
Oswald, à Venice, Los Angeles. Mais, confessent-ils, « c’était trop de travail. Alors on a pensé que la musique serait plus facile, et on a formé un
groupe ». Les deux affreux retournent à San Antonio, et commencent d’abord à jouer dans les salles underground, leur premier show ayant
lieu dans…une galerie d’art. On est moins dans le rock que dans la performance, le groupe jouant avec des grille-pain, des mannequins qu’ils éventrent, des ustensiles de chez Mc Do, la musique
étant jouée pendant que Gibby Haynes parade dans la salle avec un bout de barbaque dans la bouche. Ils réussissent à s’aliéner à la fois la communauté rock et la communauté arty de San Antonio
(il est vrai petite), et doivent de nouveau s’exiler. Entretemps, le groupe a eu le temps de se trouver un petit nom…au hasard. A chacun de leurs shows texans, les deux compères changeaient de
nom, jusqu’au jour où le monsieur loyal du soir se trompe et les annonce par le titre d’une de leur chanson, « Butthole Surfers ».
Entretemps, ils s’étaient appelés…
Liste non-exhaustive des noms pré-BS (c’est tout dans la finesse) :
- Ashtray Babyheads
- Nine Inch Worm Makes Own Food
- Vodka Family Winstons
- ET le meilleur: The Inalienable Right To Eat Fred Astaire ‘s Asshole.
Notons que pendant longtemps, le nom Butthole Surfers a été jugé imprononçable en public : le groupe était généralement annoncé comme les
« B.H Surfers ». Eté 1982, direction la Californie et Lalaland. Haynes et Leary sont archi-fauchés, souvent contraints de fouiller dans les
poubelles à la recherche de restes. Leurs débuts les feront entrer dans la légende comme l’un des groupes au régime alimentaire les plus désastreux,
avec Black Flag et la bande d’esclaves jouant pour Greg Ginn. Néanmoins, les B.S réussissent à ouvrir
pour les Minutemen, The Descendents et The Big Boys et à
pondre une démo avec l’aide de Spot, qui est alors en voie de devenir fameux pour son travail avec Black Flag et Hüsker Dü. Ils réussissent à trouver une date à San Francisco, mais se démerdent aussitôt pour arriver en retard à leur show, en raison de l’état calamiteux de
leur van. Sans doute ému par l’apparence pitoyable des quatre membres du groupe, les propriétaires du club, le Tool and Die, les laissent jouer trois morceaux (si on peut appeler cela comme
cela). Coup de bol, Jello Biafra, qui nourri une insatiable curiosité pour toutes les scènes locales des Etats-Unis, et (sans doute intrigué par ces
Texans), leur propose d’ouvrir pour les Dead Kennedys le 4 juillet 1982. Mais le rock nourri mal son homme, c’est bien connu, et les quatre membres
doivent trouver, en y allant à reculons, des jobs pour survivre. Ce n’est pas que l’on pense que les Butthole Surfers fussent des cossards, loin de
nous l’idée, mais leur tentative de s’adapter au monde du travail semblait d’emblée vouée à l’échec : Leary quitte son job dans une scierie au bout d’une semaine (« Tout le monde là-bas avait des doigts ou des mains en moins ») – c’est vrai que c’est pratique, quand même,
faut avouer, pour un guitariste, d’avoir des doigts. Apparemment Gibby Haynes n’a pas fait le moindre effort, il est vrai qu’avec sa dégaine, c’était peine perdue. Quant aux deux autres membres
du groupe, les frères Matthews, cette recherche de travail les décourage en une semaine : ils rentrent au Texas.
Bientôt suivis par Haynes et Leary, qui reviennent à San Antonio « avec les jambes entre leurs
queues (sic)» (Leary).
C’est le deuxième chapitre, et le plus important, de l’histoire
sauvage des Butthole Surfers qui s’ouvre alors. Les deux allumés en chef reforment le groupe avec les frères Matthews et font la première partie des Dead Kennedys à Dallas. Pour des raisons
connues de lui seul, Gibby Haynes se casse la main en cognant Scott Matthews dans la tronche, et les deux frères, qui ont encore un minimum de
sagesse, décident de quitter le groupe. Le même soir, les deux membres restant des B.S rencontrent King
Coffey, batteur d’un groupe très peu documenté (on ignore pourquoi…), The Hugh Beaumont Experience. C’est le coup de foudre entre weirdos, et Coffey
devient cheum avec les deux autres cinglés, « étant punk rocker et consommateur de drogue, et branché aspects arty de la
musique ».
Le hasard faisant bien les choses, The Hugh Beaumont Experience connait une hémorragie dans son line-up, certains de ses membres étant en délicatesse avec
les autorités texanes. King Coffey est devenu quasiment le seul membre du groupe, ce qui est peu, surtout pour un batteur, et les Butthole Surfers ont besoin d’un batteur.
C’est un moment crucial pour le son des BS : jouant sur deux gros toms, et une cymbale, debout, dans un état autre, Coffey amène un drumming
primitif et binaire essentiel à la machine à lessiver les oreilles et cette imparable rythmique Capitaine Caverne. Il rejoint officiellement le groupe au printemps 1983, juste à temps pour
participer à l’enregistrement de certains titres d’un disque hideux, qui semble dédié à la matière fécale, et d’une scatologie pas que verbale : « Brown Reasons To Leave EP ».
Collage dadaïste de grognements, gémissements, hurlements, éructations, profanations vocales, entrecoupés d’embardées noisy et de délires guitaristiques à la fois psychédéliques et bruitistes, le tout nappé de
tchik-thak-boum-boum-tchik-tchak lobotomisants, le disque évoque une parodie de hard-rockeurs satanistes répétant au beau milieu d’une porcherie. Grouik !!! Il aurait beaucoup plu
à Antonin Artaud période Rodez, pour l’intense jubilation avec laquelle les membres du groupes se vautrent avec démence et la plus totale hilarité dans la fange, le long de titres aussi
poilants que « The Revenge of Anus Presley » et le sommet du maxi : « The Shah Sleeps In Lee
Harvey’s Grave », dont le couplet est un summum de la rime du rock anal : « There’s a
time to shit and there’s a time for God/ The last shit I took was pretty fuckin’odd ». « Brown Reasons To Live EP » (déjà, rien qu’au titre, on devait s’attendre à ce déferlement de caca et de fines allusions aux substances illégales qui font
rire) doit être commercialisé par le mythique label de Biafra, Alternative Tentacles, mais la note salée des frais d’enregistrement empêche que le
maxi ne sorte, AT se contentant de mettre en vente une sorte de brouillon, « Live PCPEEP » (là
encore super jeu de mots sous influence), globalement des versions live (et encore plus cacateuses) des chansons du EP.
Parallèlement, la famille (dysfonctionnelle) Butthole s’agrandit, et compte dans son rang un nouveau bassiste, Bill Joly, et – histoire d’en rajouter à la cacaphonie – une autre percussionniste, Teresa Taylor, une artiste
« art-punk » aussi connue sous le pseudo de Teresa Nervosa. Le groupe prend peu à peu la forme qui va le caractériser jusqu’à la fin des années 80 : un cirque.
S’ensuit une autre année chaotique, mais qui va aboutir à la rencontre d’un personnage déterminant,
Corey Rusk, et à l’explosion du groupe. Le nom de Corey Rusk est de nos jours une petite légende dans la sphère rock alternatif, puisqu’il est le
patron du mythique label Touch & Go, qui sortira quelques-uns des plus formidables albums de noisy rock des années 80 et 90 (Die Kreuzen, Big Black, The Jesus Lizard, Shellac parmi tant d’autres) et continue d’officier encore, avec une palette élargie, allant de TV On The Radio
aux minauderies couineuses des sœurs Cassady (CocoRosie).
L’époque est alors, dans la scène punk-rock, celle des cassettes autoproduites ou des albums copiés sur ce support. Et la démo des Butthole Surfers
commence à circuler et à générer un petit culte dans le circuit alternatif U.S. Rusk, qui est alors bassiste des Necros, se voit offrir une copie du
forfait musical par Jello Biafra, après que le seul groupe punk-rock originaire de Toledo, Ohio, eut fait la première partie des Dead Kennedys à Detroit. Et adore cet outrage. La cassette se
perd, mais fait malencontreusement (???) de nouveau irruption dans le salon de Rusk par l’entremise d’Ian MacKaye de Minor Threat, un soir où celui-ci crèche chez le futur patron de T & G, et qui lui annonce qu’il a une démo d’un nouveau groupe bizarre appelé les Butthole
Surfers.
En 1984, Corey Rusk a repris les commandes d’un label né d’un fanzine, Touch & Go Rekords, avec sa petite amie, Lisa Pfahler. Il est également promoteur de concerts à Detroit et fait venir
les grands noms de l’underground punk-rock dans cette ville sinistre et violente. La salle qu’il possède, The Graystone, dans un quartier particulièrement mal famé de Motor City,
devient une étape obligée et accueille des légendes comme les Minutemen ou Black Flag. C’est alors qu’Alternative Tentacles refile le bébé du premier Butthole Surfers à Touch & Go. Et les
Texans, qui rêvent alors toujours de gloire mais en sont à bosser comme plongeurs, décident « qu’ils sont meilleurs musiciens que
plongeurs » (ah bon ?), et décident d’aller voir dans le froid du Michigan si la gloire n’est pas au rendez-vous. Et les cinq membres du groupe (dont un nouveau bassiste, le mal
nommé Terence Smart, le précédent « ayant oublié qu’il était dans un groupe » (Leary) – pardon, six, n’oublions pas la femelle pit-bull Mark Farner of The Grand Funk
Railroad – bricolent un véhicule de mort pour s’embarquer dans une tournée homérique qui va durer deux ans, et rester comme l'un des moments les plus barbares de la geste picaresque
rock’n’roll.
L’odyssée à la Mad Max peut commencer : seul problème, le seul véhicule dont ils disposent est la Chevy Nova du bassiste, à laquelle ils accrochent une remorque U-Haul (matériel
de déménagement très fréquent aux Etats-Unis, où la population est très mobile), dans lesquels ils doivent caser : cinq personnes, un chien, deux batteries, deux amplis, deux guitares, deux
machines à effets stroboscopiques. Ils réussissent à costumiser la Chevy (simplement en ne gardant que les deux sièges avant), et la redécorent : « Ladykiller » devient le nom de
baptême de la bagnole (inscrit sur les flancs du véhicule), de gigantesques « 69 » sont peints sur le capot et le coffre, l’avant de Ladykiller est orné de dents, le pare-choc de fil de
fer barbelé. Et c’est ainsi qu’ils traversent des Etats redneck pas particulièrement réputés pour leur ouverture culturelle, direction le Michigan.
Le concert des Butthole Surfers à Detroit bluffe Corey Rusk, qui en reste baba sur le postérieur : « Ils étaient tellement excessifs. Over-the-top. Avec leurs deux batteurs qui se tenaient debout, ils avaient tous l’air d’être complètement
possédés ». Touch & Go deviendra plus qu’un label pour Haynes et sa bande de zozos ; une famille de substitution suffisamment
généreuse pour subvenir aux besoins de sa turbulente marmaille, suffisamment patiente pour ses rejetons dégénérés qui se font régulièrement coffrer par la police, et la maison des désormais époux
Rusk deviendra la base de repli où les desperados du punk viennent se reposer lors de leur légendaire odyssée américaine, à la recherche de drogue, de sexe, et éventuellement de
concerts.
La stratégie de
Haynes est simple – aussi simple que celle du cow-boy qui débarque ‘in town’ et demande au premier passant où se trouve le saloon et le bordel. Trop
stoned pour être bien organisés, les Butthole Surfers s’arrêtent dans les villes un peu au hasard, et demandent où sont les clubs gays ou les bars bizarres, ou les quartiers étudiants. Et
réussissent à coup de concerts extrémistes à s’aliéner la totalité du public et à brûler leurs ponts. « Il semble que partout où on jouait, on
insultait les gens et on les faisait regretter qu’on soit là », déclara Haynes au fanzine Forced Exposure. « Ca leur prenait quelque chose comme six mois pour qu’ils oublient, dit Leary, et alors on
revenait ». A la question du journaliste « Où est-ce que ça les énervait le
plus ? », Haynes rétorque : « Entre les oreilles ».
Consécration de la tournée : les BS jouent au Pyramid Club de New York, salle underground légendaire de
l’East Village.
Une expérience que beaucoup ne semblent pas prêts d’oublier. Alors que
le groupe ouvre le concert avec un maelstrom de bruit assourdissant, Gibby Haynes fait son entrée sur scène le dos à l’audience, avant de se retourner et de révéler un masque de femme
transparent, grimaçant et de secouer sa longue et crasseuse chevelure pour éclabousser les premiers rangs des épingles à linge qu’il s’y était mises. Premier choc de l’audience ; qui doit
ensuite subir une montée exponentielle dans le jusqu’au-boutisme sonore et la dinguerie la plus incontrôlable. Présents dans la salle, les trois membres fondateurs de Sonic Youth, Thurston Moore, Kim Gordon et Lee Ranaldo, qui adorent le groupe mais n’en croient pas leurs yeux. Ranaldo : « Quelques soient les dingueries que nous voulions faire, nous les faisions sur scène, et quand nous sortions de scènes, nous n’étions pas des monstres
complètement défoncés. Et ces gars-là l’étaient. Sur scène ou dans la vie, il n’y avait aucune barrière entre les deux ».
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