Partager l'article ! Episode 2 : les Buttholes Surfers font caca où il leur sied: Une autre rencontre déterminante faite au cours de cette tournée ...
WEIRDELICA !
Un bleurgh consacré aux monstruosités, anormalités, accidents industriels, musiciens incompétents,
zozos de tout poil, imbéciles de tout genre, incongruités, bizarreries, phénomènes inquiétants, drôleries, dégénérés, stridences, bruitistes, excès, génies involontaires, terroristes sonores,
etc...qui ont traversé - plus ou moins brièvement - l'histoire de la contre-culture rock and roll. Pour le meilleur et le pire, du plus inquiétant au plus drôle. Un mot d'ordre : "Weird shit
happens", quelques-unes de ces anomalies valent un peu d'investigation, histoire de s'en réjouir ou d'en s'en inquiéter. The Dark Side of The Rock and Roll pour internautes aux feuilles de chou
pas trop sensibles.
Une autre rencontre déterminante faite au cours de cette tournée est celle de Mark Kramer, bassiste du cultissime groupe improv/bizarro Shockabilly, et partenaire en crime du génial Eugene Chadbourne (qui continue de nos jours sa carrière underground en jouant sur scène de la
guitare avec divers ustensiles de cuisine, et parfois ses petites filles sur scène).
C’est lors d’une tournée à Dallas que Kramer remarque un graffiti dans une loge proclamant « WE ARE THE
BUTTHOLE SURFERS, AND WE SHIT WERE WE WANT ».
[1] Et Kramer de s’esclaffer. « Putain, qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?», demande le manager du club. Qui explique au Shockabilly que « c’est une bande de trous-du-culs qui jouaient dans un groupe de rock ». Plus tard, Kramer est présenté lors
d’un concert à Austin à Leary par un tiers, comme « le guitariste d’un groupe de trouducs ». En état de "schmoozer" (en V.O :
socialiser bourré) avec le bassiste de la cultissime formation new-yorkaise, Leary lui explique qu’il doit faire la plonge dans un boui-boui craspec dans un quartier de merde, mais que la seule
bonne chose est qu’on lui laisse écouter la musique qu’il aime, et qu’il écoute Shockabilly en boucle. L’année suivante, Shockabilly fait une tournée au Texas, avec les B.S en
première partie. Kramer se souvient de voir arriver « une espace d’épave semblant faite de bout de trucs épars ramassés dans une décharge
(Ladykiller, NDLR), et en descendre cinq membres complètement frits à l’acide et un pit-bull. » Et de conclure : « Dans les yeux de ce chien, gisait tout la paix et la sérénité dont j’allais être privé en traversant le Texas avec ces
psychopathes ».
Le témoignage de Kramer sur les années barbares de galères, d’outrages et de folie furieuse est à la fois drôle et révélateur
du côté sociopathe, extrême, outrageux du mode de vie des Butthole Surfers et de leur musique. Le bassiste de Shockabilly rencontre les Texans
quelques mois après à Big Apple, où ils squattent chez les quelques bonnes âmes assez charitables (ou irresponsables, ou suicidaires) pour les accueillir. Kramer s’étonne notamment que Gibby
Haynes soit sortit vivant d’une mégalopole qui était alors connue pour sa violence. « Gibby était complètement pété 24 heures sur 24, complètement
ingérable, qu’il soit réveillé ou endormi. En ajoutant l’énorme quantité d’acide qu’il gobait, j’étais en état de peur constante, pour ma vie, la sienne, ou celle de n’importe qui dans la rue
aurait eu la malchance de le regarder de travers ». Il se rappelle une ballade dans les rues de New York avec Haynes et compare l’expérience à celle d’être coincé dans une petite
cage avec un gorille :
Haynes : « Quoi ? Putain qu’est-ce que tu viens de me dire, putain ? Espèce de putain d’homosexuel !!! Putain de suceur de bites !!! Je t’ai entendu !!! J’ai entendu ce que t’as dit !!! Je vais te trancher ta putain de gorge !!! Parle, trouduc ! PARLE MAINTENANT ou t’es mort dans dix secondes !!! »
Kramer : « J’ai rien dit, Gibby. Je le jure, je veux dire…j’ai bien dit quelque chose il y a cinq ou dix minutes, mais tu ne semblais pas m’entendre, alors je… »
Haynes : « Quoi ??? Ne me traite jamais de ça ou alors je te baise le crâne avec ma petite bite de Texan !!! OK ?? OK ??? Tu me comprends, maintenant, espèce de petit enculé de New York City ?!! Ou tu veux mourir tout de suite ici avec ta putain de tronche clouée à mon entrejambe ??!! »
Le reste du groupe constitue également un motif de curiosité. « En regardant dans les yeux de King, j’aperçus une lueur d’intelligence, mais en fait, pour une raison ou une autre, il pouvait à peine parler », s’amuse
Kramer. « Teresa semblait muette et dépourvue d’expression faciale». « Et pourtant sur scène ils
revenaient à la vie en jouant avec une force qui redéfinit, pour moi, le terme ‘sans pitié’», se souvient-il perplexe.
Quant aux finances du groupe, elles sont quasi-inexistantes, son régime alimentaire est
essentiellement constitué de drogue et d’alcool, et ils en sont réduits à fouiller les poubelles pour retrouver les canettes consignées pour assurer leur train de vie. Ils dorment dans un van
nouvellement acheté (et qui va se révéler être une épave pourrie) dans une rue craignos du Lower East Side, et ce style de vie crève-la-faim confine, selon les souvenirs rétrospectifs des membres
des B.S, au suicide collectif. Le bassiste accuse le coup et se met en crier, en pleine rue : « I NEED MILK ! MY BODY NEEDS
MILK !!! », avant de se tourner vers King Coffey, et lui demander, avec un brin de sagesse : « Mais pourquoi fais-tu cela ?
C’est de la dinguerie ! ». Lequel Coffey de répondre : « Je fais ça, Terence, parce que je préfère être à New York, avec un
groupe qui déchire, plutôt que de laver la vaisselle des autres pour pouvoir vivre. C’est ce que je veux faire. C’est mon truc ».
Déjà
mentalement frappadingue, Gibby Haynes sidère ses compères par sa capacité à choper toutes les saloperies alentour. Leary : « Je me souviens que
Gibby choppait la grippe, et six mois après il avait toujours la grippe. Dingue ». Le guitariste des B.S s’étonne d’être encore en vie : « C’était comme d’être dans un état de suicide permanent. C’était pas, "ouais, on va avoir plus de succès, et se faire plein de fric. C’était plus, on va bien
se marrer avant que ça finisse et qu’on n’en sorte pas" ». Les années barbares des Butthole Surfers sont donc celles des vaches maigres et enragées, et de l’hédonisme jusqu’au-boutiste.
Mais ces années de galère (formatrices) vont faire du groupe, dès lors qu’il rencontrera le succès tant attendu, un groupe revanchard, et dont les pratiques en termes d’argent tiendront plus du
grand banditisme que de l’économie vertueuse chère à certains membres de la communauté punk-rock. A l’heure où le groupe décolle, se taille un succès
plus que d’estime, et déchaîne un véritable culte (notamment à l’apogée de leur carrière, vers 1987 et leur meilleur album, « Locust Abortion Technician », époque à laquelle le
culte commence à gagner l’Europe), et que leurs besoins en accessoires de toutes sortes nécessaires à leur Barnum psychotique explosent, la gloutonnerie financière des B.S, et leur cupidité
avouée fait tâche dans un circuit encore globalement attaché au D.I.Y et au refus des pratiques des majors. Au point que de nombreux membres de l’underground chers à l’éthique des débuts du
punk-rock se déclarent alors dégoûtés par les appétits financiers de Haynes et Leary.
Anarchistes sur scène et terroristes musicaux, les deux Texans vont vite apprendre, une fois leur position sur la scène musicale établie, à tout monnayer
très cher. « En tant que groupe, ils étaient grossièrement manipulateurs et exigeants. S’il leur était possible de tirer avantage de quiconque, ils
le faisaient – avec bonheur – et ils se sentaient justifiés de faire ainsi parce que c’était leur gagne-pain », raconte cette grande gueule notoire qu'est Steve Albini. Leur ancien parrain, Jello Biafra, a une vue similaire : « Dès qu’il s’agit de business, ‘durs’ est une façon de parler d'eux. J’ai entendu le terme « coupe-gorge »
utilisé assez souvent à leur sujet. Disons qu’ils ont en eux la mentalité de fauves texans ». Les années de galère nomade, fauchée et déjantée n’ont jamais été un style de vie consenti
pour Haynes et Leary, qui rêvent toujours de devenir des stars et de gagner plein de poniak (pour consommer plus de drogues) et n’ont rien en commun avec la morale janséniste du punk-rock telle
qu’elle a été incarnée par des groupes comme Minor Threat ou Fugazi. En fait, à mesure que la réputation du groupe grandit, les B.S n’auront de cesse
de cracher sur le rock underground. « Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de gens cool de mes années indé. C’est là où j’ai appris à me faire
entuber » (Leary). Sachant qu’en même temps l’époque les Surfers commencent à laisser une longue traînée d’ennemis et d'anciens collaborateurs derrière eux, les ayant arnaqué, pas
payés, et traités le plus souvent comme de l’eau de chiotte. A l’époque (1992) où les Surfers signent sur une major – gros scandale dans la
communauté indie, mais pas une grosse surprise – et commencent à livrer une série d’albums plus commerciaux, globalement dépourvus d’intérêt, et franchement dispensables, Leary règlera ses
comptes avec la communauté indé, se justifiant d’être un « sell out » avec un cynisme qui laisse baba : « Nous ne nous sommes jamais sentis comme faisant partie de cette communauté, mais vraiment pas du tout. Nous jouions devant son public, mais nous ne faisions partie
en rien de cette scène ». Si les Butthole Surfers ont utilisé la scène alternative comme un tremplin, Leary rappelle que l’appât du gain, autant que le goût pour la défonce et la
déjante, a toujours été présent dans les motivations du groupe – loin de l’éthique de labels comme Dischord, Touch & Go, ou SST (le D.Y.I, le réveil de la conscience des individus, l’engagement, le refus du compromis,
l’intégrité, l’hostilité envers les majors). Paul Leary : « Notre but était de faire partie du circuit marchand, ce que nous avons fait
finalement. Je n’ai jamais compris toute cette merde sur l’éthique – vous voyez, être autonome, cette façon de faire est la bonne façon de faire, gna gna gna. Non, toute cette merde me fait
chier ».
Etudiant en commerce un jour, étudiant en commerce toujours...
Mais, entre les années crève-la-faim et le virage à 180 degrés de la fin des années 80, les Butthole Surfers vont atteindre des sommets dans le trash, le grotesque, le
délirant, le dadaïsme, le n’importe quoi, le primitif, la sauvagerie, le pas montrable, le mauvais goût – et produire quelques monuments de rock régressif, tout en s’affirmant comme une
attraction scénique d’un extrémisme rarement atteint. Et - à leur crédit - avec une sincérité jubilatoire dans la folie et la volonté
d’agresser, de choquer sans égal dans le rock indépendant de l’époque.
[1] Allusion à un graffiti à contenu similaire signé par Mick Jagger au milieu des années 60 après qu’il se fût fait serré par les flics à pisser sur la voie publique. Connaissaient leur histoire du rock, les BS…
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