Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:49

 

Une autre rencontre déterminante faite au cours de cette tournée est celle de Mark Kramer, bassiste du cultissime  groupe improv/bizarro Shockabilly, et partenaire en crime du génial Eugene Chadbourne (qui continue de nos jours sa carrière underground en jouant sur scène de la guitare avec divers ustensiles de cuisine, et parfois ses petites filles sur scène).



C’est lors d’une tournée à Dallas que Kramer remarque un graffiti dans une loge proclamant « WE ARE THE BUTTHOLE SURFERS, AND WE SHIT WERE WE WANT ».
[1] Et Kramer de s’esclaffer. « Putain, qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?», demande le manager du club. Qui explique au Shockabilly que « c’est une bande de trous-du-culs qui jouaient dans un groupe de rock ».  Plus tard, Kramer est présenté lors d’un concert à Austin à Leary par un tiers, comme « le guitariste d’un groupe de trouducs ». En état de "schmoozer" (en V.O : socialiser bourré) avec le bassiste de la cultissime formation new-yorkaise, Leary lui explique qu’il doit faire la plonge dans un boui-boui craspec dans un quartier de merde, mais que la seule bonne chose est qu’on lui laisse écouter la musique qu’il aime, et qu’il écoute Shockabilly en boucle. L’année suivante, Shockabilly fait une tournée au Texas, avec les B.S en première partie. Kramer se souvient de voir arriver « une espace d’épave semblant faite de bout de trucs épars ramassés dans une décharge (Ladykiller, NDLR), et en descendre cinq membres complètement frits à l’acide et un pit-bull. » Et de conclure : « Dans les yeux de ce chien, gisait tout la paix et la sérénité dont j’allais être privé en traversant le Texas avec ces psychopathes ».

 


Le témoignage de Kramer sur les années barbares de galères, d’outrages et de folie furieuse est à la fois drôle et révélateur du côté sociopathe, extrême, outrageux du mode de vie des Butthole Surfers et de leur musique.  Le bassiste de Shockabilly rencontre les Texans quelques mois après à Big Apple, où ils squattent chez les quelques bonnes âmes assez charitables (ou irresponsables, ou suicidaires) pour les accueillir. Kramer s’étonne notamment que Gibby Haynes soit sortit vivant d’une mégalopole qui était alors connue pour sa violence. « Gibby était complètement pété 24 heures sur 24, complètement ingérable, qu’il soit réveillé ou endormi. En ajoutant l’énorme quantité d’acide qu’il gobait, j’étais en état de peur constante, pour ma vie, la sienne, ou celle de n’importe qui dans la rue aurait eu la malchance de le regarder de travers ». Il se rappelle une ballade dans les rues de New York avec Haynes et compare l’expérience à celle d’être coincé dans une petite cage avec un gorille :

Haynes : « Quoi ? Putain qu’est-ce que tu viens de me  dire, putain ? Espèce de putain d’homosexuel !!! Putain de suceur de bites !!!  Je t’ai entendu !!! J’ai entendu ce que t’as dit !!! Je vais te trancher ta putain de gorge !!! Parle, trouduc ! PARLE MAINTENANT ou t’es mort dans dix secondes !!! »

Kramer : «  J’ai rien dit, Gibby. Je le jure, je veux dire…j’ai bien dit quelque chose il y a cinq ou dix minutes, mais tu ne semblais  pas m’entendre, alors je… »

Haynes : «  Quoi ??? Ne me traite jamais de ça ou alors je te baise le crâne avec ma petite bite de Texan !!! OK ?? OK ??? Tu me comprends, maintenant, espèce de petit enculé de New York City ?!! Ou tu veux mourir tout de suite ici avec ta putain de tronche clouée à mon entrejambe ??!! »

Le reste du groupe constitue également un motif de curiosité. « En regardant dans les yeux de King, j’aperçus une lueur d’intelligence, mais en fait, pour une raison ou une autre, il pouvait à peine parler », s’amuse Kramer. « Teresa semblait muette et dépourvue d’expression faciale». « Et pourtant sur scène ils revenaient à la vie en jouant avec une force qui redéfinit, pour moi, le terme ‘sans pitié’», se souvient-il perplexe.



Quant aux finances du groupe, elles sont quasi-inexistantes, son régime alimentaire est essentiellement constitué de drogue et d’alcool, et ils en sont réduits à fouiller les poubelles pour retrouver les canettes consignées pour assurer leur train de vie. Ils dorment dans un van nouvellement acheté (et qui va se révéler être une épave pourrie) dans une rue craignos du Lower East Side, et ce style de vie crève-la-faim confine, selon les souvenirs rétrospectifs des membres des B.S, au suicide collectif. Le bassiste accuse le coup et se met en crier, en pleine rue : « I NEED MILK ! MY BODY NEEDS MILK !!! », avant de se tourner vers King Coffey, et lui demander, avec un brin de sagesse : « Mais pourquoi fais-tu cela ? C’est de la dinguerie ! ». Lequel Coffey de répondre : « Je fais ça, Terence, parce que je préfère être à New York, avec un groupe qui déchire, plutôt que de laver la vaisselle des autres pour pouvoir vivre. C’est ce que je veux faire. C’est mon truc ».

Déjà mentalement frappadingue, Gibby Haynes sidère ses compères par sa capacité à choper toutes les saloperies alentour. Leary : « Je me souviens que Gibby choppait la grippe, et six mois après il avait toujours la grippe. Dingue ». Le guitariste des B.S s’étonne d’être encore en vie : « C’était comme d’être dans un état de suicide permanent. C’était pas, "ouais, on va avoir plus de succès, et se faire plein de fric. C’était plus, on va bien se marrer avant que ça finisse et qu’on n’en sorte pas" ». Les années barbares des Butthole Surfers sont donc celles des vaches maigres et enragées, et de l’hédonisme jusqu’au-boutiste. Mais ces années de galère (formatrices) vont faire du groupe, dès lors qu’il rencontrera le succès tant attendu, un groupe revanchard, et dont les pratiques en termes d’argent tiendront plus du grand banditisme que de l’économie vertueuse chère à certains membres de la communauté punk-rock.  A l’heure où le groupe décolle, se taille un succès plus que d’estime, et déchaîne un véritable culte (notamment à l’apogée de leur carrière, vers 1987 et leur meilleur album, « Locust Abortion Technician », époque à laquelle le culte commence à gagner l’Europe), et que leurs besoins en accessoires de toutes sortes nécessaires à leur Barnum psychotique explosent, la gloutonnerie financière des B.S, et leur cupidité avouée fait tâche dans un circuit encore globalement attaché au D.I.Y et au refus des pratiques des majors. Au point que de nombreux membres de l’underground chers à l’éthique des débuts du punk-rock se déclarent alors dégoûtés par les appétits financiers de Haynes et Leary.

 
Anarchistes sur scène et terroristes musicaux, les deux Texans vont vite apprendre, une fois leur position sur la scène musicale établie, à tout monnayer très cher. « En tant que groupe, ils étaient grossièrement manipulateurs et exigeants. S’il leur était possible de tirer avantage de quiconque, ils le faisaient – avec bonheur – et ils se sentaient justifiés de faire ainsi parce que c’était leur gagne-pain », raconte cette grande gueule notoire qu'est Steve Albini. Leur ancien parrain, Jello Biafra, a une vue similaire : « Dès qu’il s’agit de business, ‘durs’  est une façon de parler d'eux. J’ai entendu le terme « coupe-gorge » utilisé assez souvent à leur sujet. Disons qu’ils ont en eux la mentalité de fauves texans ». Les années de galère nomade, fauchée et déjantée n’ont jamais été un style de vie consenti pour Haynes et Leary, qui rêvent toujours de devenir des stars et de gagner plein de poniak (pour consommer plus de drogues) et n’ont rien en commun avec la morale janséniste du punk-rock telle qu’elle a été incarnée par des groupes comme Minor Threat ou Fugazi. En fait, à mesure que la réputation du groupe grandit, les B.S n’auront de cesse de cracher sur le rock underground. « Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de gens cool de mes années indé. C’est là où j’ai appris à me faire entuber » (Leary). Sachant qu’en même temps l’époque les Surfers commencent à laisser une longue traînée d’ennemis et d'anciens collaborateurs derrière eux, les ayant arnaqué, pas payés, et traités le plus souvent comme  de l’eau de chiotte. A l’époque (1992) où les Surfers signent sur une major – gros scandale dans la communauté indie, mais pas une grosse surprise – et commencent à livrer une série d’albums plus commerciaux, globalement dépourvus d’intérêt, et franchement dispensables, Leary règlera ses comptes avec la communauté indé, se justifiant d’être un « sell out » avec un cynisme qui laisse baba : « Nous ne nous sommes jamais sentis comme faisant partie de cette communauté, mais vraiment pas du tout. Nous jouions devant son public, mais nous ne faisions partie en rien de cette scène ». Si les Butthole Surfers ont utilisé la scène alternative comme un tremplin, Leary rappelle que l’appât du gain, autant que le goût pour la défonce et la déjante, a toujours été présent dans les motivations du groupe – loin de l’éthique de labels comme Dischord, Touch & Go, ou SST (le D.Y.I, le réveil de la conscience des individus, l’engagement, le refus du compromis, l’intégrité, l’hostilité envers les majors). Paul Leary : « Notre but était de faire partie du circuit marchand, ce que nous avons fait finalement. Je n’ai jamais compris toute cette merde sur l’éthique – vous voyez, être autonome, cette façon de faire est la bonne façon de faire, gna gna gna. Non, toute cette merde me fait chier ».
Etudiant en commerce un jour, étudiant en commerce toujours...

Mais, entre les années crève-la-faim et le virage à 180 degrés de la fin des années 80, les Butthole Surfers vont atteindre des sommets dans le trash, le grotesque, le délirant, le dadaïsme, le n’importe quoi, le primitif, la sauvagerie, le pas montrable, le mauvais goût – et produire quelques monuments de rock régressif, tout en s’affirmant comme une attraction scénique d’un extrémisme rarement atteint. Et - à leur crédit - avec une sincérité jubilatoire dans la folie et la volonté d’agresser, de choquer sans égal dans le rock indépendant de l’époque.

 


[1] Allusion à un graffiti à contenu similaire signé par Mick Jagger au milieu des années 60 après qu’il se fût fait serré par les flics à pisser sur la voie publique. Connaissaient leur histoire du rock, les BS…

Par Jerome
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  • 01/10/1973
  • Etre expérimental ayant eu dans le passé un fort tropisme pour la musique déviante et bruitiste, mais qui aime aussi Nina Simone et Amy Winehouse.
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