Partager l'article ! Episode 3 : les Butthole Surfers et la foufoune à Rembrandt: ...
WEIRDELICA !
Un bleurgh consacré aux monstruosités, anormalités, accidents industriels, musiciens incompétents,
zozos de tout poil, imbéciles de tout genre, incongruités, bizarreries, phénomènes inquiétants, drôleries, dégénérés, stridences, bruitistes, excès, génies involontaires, terroristes sonores,
etc...qui ont traversé - plus ou moins brièvement - l'histoire de la contre-culture rock and roll. Pour le meilleur et le pire, du plus inquiétant au plus drôle. Un mot d'ordre : "Weird shit
happens", quelques-unes de ces anomalies valent un peu d'investigation, histoire de s'en réjouir ou d'en s'en inquiéter. The Dark Side of The Rock and Roll pour internautes aux feuilles de chou
pas trop sensibles.
Leur premier effort pour Touch & Go sort fin 1984, sous le titre éminemment buttholesurferien de « Psychic…Powerless…Another Man’s Sac », collision de mots quasi-Beckettienne avec son inévitable fond de pensée scato/drogue. Comme tous les albums des Butthole Surfers de la grande époque, le contenu musical (????) est un
gloubiboulga d’influences musicales contradictoires passées à la moulinette des manipulations d’esprits dérangés. On ne sait jamais si l’on est dans l’hommage ou dans la parodie : on détecte
là une énorme influence de ce groupe scandaleusement sous-estimé qu’est Flipper, un son slow-core punk
lourdingue incompétent et malsain, profondément nihiliste ; une admiration pour les stridences abrasives-fil de fer barbelé de la guitare de Keith
Levene sur le « Metal Box » de P.I.L ; des montages sonores dans l’esprit des
Residents ; des embardées épileptiques à la Birthday Party. Mais les références peuvent autant bien
être – sans que l’on sache authentiquement si c’est par acte de rébellion par admiration perverse – le pire du rock des années 70 ou de la musique commerciale des années 80. Une fois sur la
platine, « Psychic…Powerless…Another Man’s Sac » laisse peu d’autres loisirs que de l’écouter ou de le défénestrer ; pas question de
lire un livre ou de le passer entre amis comme fond sonore. Son écoute est à la fois pénible, drôle, et perturbante. Leary : « Nous venions du même endroit où on haïssait tout ce qu’on y écoutait, et nous voulions faire quelque chose qui était encore pire et que les gens haïraient
encore plus tout, en étant payés pour faire ça ».
A la fois la musique et le visuel semblent vouloir donner le ton : des photos de personnes dermatologiquement
endommagées, gribouillées par Haynes et Leary, style gosse de trois ans qui gribouille le dossier-pour-le-boulot-vachement-important-de-papa. Tout semble conspirer pour vouloir donner
l’envie de faire vomir. La démarche analo-régressive atteint son sommet sur le titre « Lady Sniff », sorte de collage entrecoupé
d’interventions cacophoniques de la guitare de Leary, où l’on peut entendre des samples de télévision japonaise, des bruits de vomissement, des cris d’oiseaux, des rots, crachats et pets de Gibby
Haynes, qui répète comme dans un mantra : « Pass me some of that dumb-ass over there, hey boy, I tell ya » avec le pire accent de
bouseux qui soit. Décérébrant.
Leur effort (???) suivant poursuivra dans la même veine :
une sorte de groupe heavy-metal essayant de faire des reprises des Pink Floyd, avec comme leader Hannibal Lector
dirigeant en chef d’orchestre John Wayne Gacy Jr et Gary Ridgway. Le titre du disque, « Rembrandt Pussyhorse », inaugure la tradition
du groupe à baptiser leurs opus de noms nonsensiques à trois mois. D’ailleurs, à part Haynes et Leary, personne dans le groupe ne semblait bien comprendre les titres, mais qu’importe.
« Rembrandt » est un chouïa moins affreux que « Psychic… », mais participe de la
même démarche : une sorte de post-punk, flirtant avec la No Wave, extrêmement débiteur au Public Image Limited de l’époque « Metal Box »/ « Flowers of Romance », mélangé à une bouillie heavy-metal, et utilisant des
effets de groupe à succès de l’époque (cymbales qui font pschiii, voix synthétiques…).
Le disque, toujours entre l’agression et la parodie, passe en quelques morceaux, minutes, secondes, minutes/secondes dans le morceau, du punk au gothique, de
l’indus au psyché, voire à une sorte de pré-techno (rythmique tribale aidant). « Creep In The Cellar » est un titre qui peut foutre la
chair de poule tant il semble interprété par un serial-killer potentiel, avec son côté chanson à boire passée au ralenti et semblant conjurer Freddy Krueger d’apparaître. Et c’est un monument de
la méthode de travail (on rigole) d’un groupe qui carbure notoirement au Vittel-Fraise : durant la séance d’over dubs du titre, l’ingénieur du son et le tandem Haynes/Leary s’aperçoivent que la
cassette de leur session a été enregistrée sur une cassette déjà utilisée pour celle d’un groupe de country qui n’avait pas réglé sa facture : on pouvait y entendre, passé à l’envers,
le son d’une flûte irlandaise. Evidemment, au fur et à mesure que la bande se déroule, les deux cinglés adorent l’idée. Heureux accident industriel qui rend la chanson encore un peu plus tordue.
Sur le disque, Haynes chante à peine, préférant délivrer des prouesses vocales cauchemardesques, allant du hurlement au grognement, du marmonnement au cri primal, le tout passé un peu au hasard
des effets de la console du studio, bidouillant au pif et manipulant sa voix au maximum avec un enthousiasme de gamin dans une chocolaterie : « C’est juste que, vous voyez, il y a plein de boutons, et on peut le faire. C’est un peu comme demander pourquoi un chien se lèche les couilles. Et cela me permet d’exprimer mes multiples personnalités ». Inutile de dire qu’elles sont toutes aussi inquiétantes les unes que les autres, ses multiples
personnalités. Autre grand moment de l’album, la reprise carnavalesque du thème de la série Perry Mason,
sur laquelle il imite d’une façon proprement repoussante l’accent anglais en répétant la profession de foi des B.S. On dirait un prof’ de "public school" en pleine crise de démence pédophile.
« Rembrandt Pussyhorse » recevra des critiques élogieuses, comme celle de Bruce
Pavitt (futur fondateur du label Sub Pop, et précurseur du grunge) dans le Seattle Rocket : « C’est le disque le plus cool jamais fait. Ces éclats déchaînés, surréalistes d’imagination débridée suffisent à faire oublier pour toujours des années
d’endoctrinement par l’école et la télévision. Il est enfin possible de faire tout le bordel que vous voulez faire. Et ce n’est qu’un commencement ».
La tournée hallucinée des Butthole Surfers au travers du continent nord-américain continue : Chicago, Detroit (où « les gens nous balançaient des bouts de viande, c’est une ville vraiment cool pour nous »), Seattle (où ils restent un mois et font une grosse impression
sur la scène locale, dont - hélas - le futur guitariste de Soundgarden), avant de finir à San Francisco en 1985. Mais les Surfers ont la bougeotte : lors d’une
après-midi de glande à tripper au LSD, ils décident en blaguant de foutre le camp pour Athens, Géorgie, ville des B 52’s et de R.E.M. Et aussi une Mecque pour drogués de tous poils. Avec un but avoué : traquer et harceler R.E.M.
Direction la Géorgie, où ils atterrissent dans un bled de la banlieue, et dans lequel ils vont rester sept mois, à préparer leurs nouveaux crimes sonores… et harceler R.E.M.
La relation amour/haine des B.S pour un groupe comme R.E.M, qui appartenait à une autre planète musicale, peut paraître surprenante. Mais Leary et Haynes doivent avouer que les « catchy tunes » du groupe de Michael Stipe leur hantent la tête, et surtout, alors que R.E.M est un groupe qui commence à faire pas mal d’argent,
qu'« ils en étaient jaloux comme pas possible » (King Coffey). Les BS joueront d’ailleurs
régulièrement en concert une version hideuse, forcément hideuse, du hit « The One I Love ». Le style de vie géorgien de Haynes et sa bande
ne s’améliore pas, bien au contraire. Et leur séjour dans l’ouest prospère du sud de la Mason-Dixon Line culmine avec une anecdote dadaïste, débile et hilarante.
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