Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:44

 




C’est à l’automne 1986 que les Butthole Surfers trouvent un endroit pour des gens comme eux, le parfait lieu pour les renégats de tout genre, et une ville un peu à part au Texas : Austin. Avec un vaste campus et une culture traditionnellement assez rebelle, Austin est LA MECQUE des musiciens alternatifs texans et pour les drogués de tout poil depuis les années 60. C’est de là que vient Roky Erickson, le leader de 13th Floor Elevator, qui, à force d’astronomiques abus lysergiques, finira interné et soigné à coups d’électrochocs

[1]. C’est aussi à la même époque que le futur Jesus Lizard David Yow, souvent déguisé sur scène en Dorothy du « Magicien d’Oz », assène avec ses furieux Scratch Acid des concerts violents, abrasifs et convulsifs. C’est là qu’est né un culte pour un chanteur local ayant lui aussi consommé trop d’acide et qui passera des années à chanter sur son premier amour, Daniel Johnston (qui plus tard jouera parfois accompagné par certains B.S).  Austin est aussi le Q.G du mouvement country « outlaw », avec ses figures tutélaires, des gens pas très recommandables aux casiers judiciaires longs comme le bras, Waylon Jennings et Wilie Nelson 

 
Bref, l’endroit de rêve pour le B.S circus, avec de l’herbe et de l’acide aussi facilement accessibles qu’une bouteille de lait au supermarché. Le groupe s’installe dans une maison près de la rocade nord de la ville, et s’approprient leur espace de vie communautaire : les murs sont peints couleur argent, les membres dorment sur des sortes de hamacs faits de bouts de contreplaqué, suspendus au plafond. Ils dégottent également une machine pour projeter de la mousse d’isolation, qui leur sert à créer des sculptures. La maison devient leur studio d’enregistrement : une nouvelle console de mixage leur permet d’expérimenter un peu plus en se défonçant consciencieusement à l’herbe et à échanger des idées encore plus incongrues. 

Teresa Taylor, à la demande du groupe, revient les rejoindre, avec la promesse que les B.S ne feront plus de tournées aussi intensives. De nombreux concerts de l’époque se terminent  avec le colosse Haynes prenant sous son bras la minuscule Taylor, qui continue à jouer sur son kit, en arpentant la salle. Une image presque bizarrement familiale, comme un père jouant avec sa petite fille, ce qui est peut-être une bonne définition des Butthole Surfers : un famille, certes très dysfonctionnelle, avec Leary et Haynes en parents, Teresa et King Coffey en jumeaux rappelant le rejetons de la famille Addams, et l’un des nombreux pauvres malheureux occupant le poste de bassiste dans le rôle de l’ado rebelle et boudeur. Le mode de vie de groupe est alors complètement communautaire ; aucun membre ne touche d’argent directement, c’est Gibby, en ancien comptable, qui tient les cordons de la bourse et veille aux dépenses. « On avait tellement peu de revenus que tout l’argent allait dans une poche. Si quelqu’un achetait une paire de lunettes de soleil, tous les cinq achetaient des lunettes de soleil ; si quelqu’un achetait des chaussures, on s’achetait tous des chaussures. Nous n’étions jamais séparés, pas même pour un repas, en aucune occasion. On était tout le temps ensemble. Si nous prenions une chambre dans un motel, nous restions tous dans la même chambre ».




C’est dans cette atmosphère communautaire que les Butthole Surfers complotent leur nouveau méfait musical, avec une liberté de moyens et de temps dont ils n’ont jamais disposé jusque-là. Ils ont leur propre matériel d’enregistrement, une console huit-pistes, plus de frais de studios de seconde zone à payer, et un temps illimité – un luxe pour un groupe indé[2]. Double avantage, les B. S gèrent leur travail à leur rythme, en prenant « des pauses de plusieurs heures en se faisant des bangs », mais aussi en explorant à fond les possibilités du home-studio et du mixage. Et essaient de restituer sur disque les effets déstabilisants de la panoplie d’accessoires utilisée en live, en utilisant tout ce que permet la technologie pour jouer de tous les trucages nécessaires, faisant de ce nouvel album l’équivalent sonique de leurs shows de pervers polymorphes.

Le résultat, « Locus Abortion Technician » (1987) est le monument, si l’on peut dire, de leur carrière. Selon le fanzine Puncture, « La plupart de l’album est soit constituée de bêtises totales et de bruit blanc ou de jams rock sans connexion plongeant dans une mer de sang et de vomi. Et pourtant, ils réussissent à en faire sortir quelque chose de brillant ». « L.A.T » concentre tout l’univers des Surfers : non-sens, perversités de tous genres, surtout de nature sexuelle, humour dadaïste, vulgarité, scatologie, parodie, excès sonores, collisions entre le drôle-bizarre et le bizarre inquiétant, pratiques déviantes dans l’Amérique sauvage. Le morceau d’ouverture, « Sweat Loaf » (un jeu de mot sur la chanson pro-ganja de Black Sabbath, « Sweet Leaf »), s’ouvre sur une douce musique symphonique, et un dialogue entre Lucifer et son père :
-
Daddy ?
- Yes, son.
- Do you regret to have me ?
- Well, son, a funny thing about regret is that it’s better to regret something you have done than something you haven’t done”
(phrase qui pourrait servir de devise au groupe).
Et Satan de conclure:
- By the way, if you see you Mum this week end, be sure you tell her : SATAN ! SATAN!
SATAN !”.
Sweat Loaf”, après cette ouverture, vire dans une embardée funk metal assez proche, d’ailleurs, de ce pouvaient faire les Red Hot Chili Peppers de l’époque, mais sans paroles, juste des onomatopées braillées, déformées,  entrecoupées de rires sardoniques.  Les couplets sont des espèces d’arpèges prog-rock avant que le chaos du refrain ne ressurgisse, avec une démence exponentielle. C’est sans doute un des morceaux les plus groovy jamais faits par les B.S. Le reste de l’album alterne des morceaux d’expérimentations n’importe quoi (« Hay », qui évoque, avec ses mugissements, une sorte de mantra ovin ou bovin sur fond de bandes passées à l’envers et qui semble vouloir donner un sens littéral à l’expression anglo-saxonne « When the shit hits the fan ») ; la branlette guitaristique sur fond de rythmique indus de « Weber », franchement dispensable, «  Kuntz » un détournement à  la vulgarité hilarante  - une chanson pop thaïlandaise mutilée, où le mot originel « Katz » est ralenti et déformé pour que l’on reconnaisse très clairement un mot très vulgaire de la langue anglaise
[3] et des monuments de rock agressif, déjantés, parfois drôles, parfois malsains, souvent les deux.
« Graveyard » est une sorte de mélange de slow core à la Flipper, de « rant » à la Johnny Lydon période P.I.L, mâtinée d’une bouillie assourdissante de soli heavy metal ; le bayou-rock distordu de « Pittsburgh to Lebanon », peut se concevoir comme une sorte de country repassée au papier abrasif et à la disto, avec des vocaux vaudous de Haynes. Mais c’est la deuxième face du disque qui reste ce que les Surfers ont fait de mieux, pas de plus écoutable, certes, mais de très certainement jouissivement transgressif.  Le groupe y semble tout se permettre, paraît en roue libre, mais sonne punk dans l’esprit.







« Human Cannonball », sans doute le titre le plus excité, rappelle encore une fois (quand Haynes ne transforme pas sa voix, son timbre est très proche de celui de John Lydon) P.I.L , mais en plus speed et métaleux. « The O-Men », flirte avec l’indus et préfigure le speed-metal, et est rendu encore plus éprouvant par l’inversion de la voix de Haynes, des effets vocaux qui donnent l’impression de voir un cartoonist dessinant « Massacre à la tronçonneuse »,  le titre convoquant une sensation de laideur absolue tout en étant efficacement – rythmique binaire aidant – lobotomisant et électrisant.  Et préfigurant largement des groupes comme Ministry, voire Nine Inch Nails.







La deuxième face se conclut sur un titre malsain, alternant l’enregistrement d’une émission de radio donnant la parole aux auditeurs, et un riff roboratif, au son cradingue, profondément distordu, sans doute joué sur une guitare désaccordée, secondé par une basse paléolithique ; dans « 22 going on 23 », l’auditrice d'un show radio local raconte avoir été violée la veille, la conversation entre le D.J et la jeune femme continue est accompagnée au fil du morceau par des soli lyriques pseudo-hendrixiens de Leary. « 22 going 23 » est perturbant, une fois de plus, et choquant. 

 



Mais c’est sans aucun doute les deux minutes douze secondes de « U.S.S .A » qui constituent le sommet de l’album, dans la mesure où  les Butthole Surfers renvoient le punk à l’âge de pierre. En solo, la guitare de Leary évoque une danse de bovin en pleine crise de la vache folle, tandis que la guitare rythmique est une espèce de scie roborative, sursaturée, binaire, assommante. Dessus, la voix distordue et poussée dans les aigus de Gibby Haynes hurle ad libitum « U.S.S.A ». C’est purement hideux. « Locust Abortion Technician » est un album lessiveuse, tour-à-tout doué d’un humour qui échappe au punk, malsain, bordélique, j’m’en foutiste, nihiliste, excitant, en tous cas unique par sa démesure foutraque et psychotique. Ce sera leur dernier bon ( ?) album.

 

Punk dans son approche artisanale D.I.Y, s'insirant des collages surréalistes à la Zappa, psychédélique, heavy-metal, gothique, post-punk, indus, le groupe, qui jouit d’un réel culte, est en 1987 plus inclassable que jamais.  Se foutant comme de leur première communion de l’éthos punk des groupes pionniers de la scène américaine, trop sauvages pour être hippies, trop à la masse pour devenir mainstream, les Surfers semblent n’appartenir à aucune chapelle. Une position qui n’est pas sans rappeler celle du Grateful Dead, trop agressif pour être hippie, trop dans le trip L.S.D pour être autre chose que du rock expérimental à l’époque où apparaissent les premiers heavy-metaleux comme Alice Cooper et Black Sabbath, mais développant un vrai culte et une solide base de fidèles. Les Butthole Surfers, « l’équivalent post-punk du Grateful Dead ? », se demande en 1988 le critique du Melody Maker Simon Reynolds, notant que la réputation des deux groupes s’est construite « lentement, en dehors des circuits conventionnels, un culte se formant autour de performances impressionnistes, trippantes ». Et pourtant, si les B.S peuvent renvoyer à des inclassables freaks amateurs d’acide comme Roky Erickson et ses 13th Floor Elevator, ou à Captain Beefheart, la musique du groupe doit certainement moins à une quelconque recherche sonore « intellectuelle » qu’à une réelle envie de provoquer. On les a entendu reprendre sans arrière pensées des groupes comme Iron Butterfly, Blue Cheer ou Donovan, qui n’étaient en aucun cas des réprouvés, et connaissaient même de réels succès commerciaux dans les années 60-70. Et Haynes et Leary n’ont jamais caché leur adoration pour l’argent facile et les gros cachets, au grand dam de la communauté indé : « Quelque soit la quantité d’herbe qu’on fumait, on en voulait plus, de meilleure qualité. On voulait de la meilleure bouffe, on voulait être hébergés de la meilleure façon, on voulait des meilleures bagnoles, un meilleur équipement » (Leary).  La sortie, et le succès – relatif – de « Locust Abortion Technician » permet aux Butthole Surfers de sortir définitivement des années de dèche, mais commence à rendre très arrogants les deux leaders du groupe, qui vont commencer à étaler leur cynisme et leur attrait pour le gain. Leary déclarera d’ailleurs ne même pas aimer la musique de son groupe : « J’ai toujours pensé que nous étions un groupe sans aucun talent – juste une bande de trouducs ».




[1] Au moment où Roky Erickson connaitra un regain d’intérêt (compilation de reprises par Julian Cope, The Jesus and Mary Chain, Primal Scream), il sortira un album All That May Do My Rhyme, en 1995, sur le label de King Coffey, Trance Syndicate Records. Erickson collabore au « Batcat EP » que Mogwai sortira en 2008.

[2] Quelques années plus tard, les quatre membres des Jesus Lizard utiliseront la même méthode, en s’enfermant dans une maison, pour accoucher de leur meilleur album, le génialissime « Goat », un des disques de référence du noisy rock des années 90 (toujours pour l’écurie Touch & Go).

[3] Pour les non-anglicistes, « Cunt » (chatte ou connard) – pas sans rappeler le « We’re pretty Vaaa-cunt » des Pistols.

[4] Même s’il s’avère que la jeune femme était une parfaite mythomane qui appelait la station de radio tous les soirs.

Par Jerome
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  • 01/10/1973
  • Etre expérimental ayant eu dans le passé un fort tropisme pour la musique déviante et bruitiste, mais qui aime aussi Nina Simone et Amy Winehouse.
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