Partager l'article ! Episode 8 : les Butthole Surfers deviennent des trouduculs de première: En 1987, les Butthole Surfers sont en mesure d’ex ...
WEIRDELICA !
Un bleurgh consacré aux monstruosités, anormalités, accidents industriels, musiciens incompétents,
zozos de tout poil, imbéciles de tout genre, incongruités, bizarreries, phénomènes inquiétants, drôleries, dégénérés, stridences, bruitistes, excès, génies involontaires, terroristes sonores,
etc...qui ont traversé - plus ou moins brièvement - l'histoire de la contre-culture rock and roll. Pour le meilleur et le pire, du plus inquiétant au plus drôle. Un mot d'ordre : "Weird shit
happens", quelques-unes de ces anomalies valent un peu d'investigation, histoire de s'en réjouir ou d'en s'en inquiéter. The Dark Side of The Rock and Roll pour internautes aux feuilles de chou
pas trop sensibles.
En
1987, les Butthole Surfers sont en mesure d’exiger 6000 $ par concert. Une somme hors de proportion dans le circuit indépendant. Le groupe réinvestit souvent l’argent dans des tombereaux
d’accessoires utilisés en concert, et dans plus de drogue. Mais le style de vie communautaire prend fin, Coffey quittant la maison B.S pour prendre
un chez lui. Le cirque B.S, maintenant à l’abri du besoin, se normalise. Le groupe tourne moins, reste pour l’essentiel confiné au circuit texan, insiste aussi auprès des organisateurs de
concerts de pouvoir voyager en avion, mais continue à investir des sommes insensées dans des accessoires indispensables pour assurer la dinguerie de la ménagerie en live. Et en drogues, bien sûr - on ne fait que répéter quelques-unes des lignes plus haut, certes, mais c'est juste pour souligner que le groupe commence à sniffer
beaucoup d'accessoires et à utiliser plein de drogues nouvelles.
Les Butthole Surfers passent très vite à l’enregistrement de leur nouvel album, titré d’un jeu de mots
il est vrai hilarant : « Hairway to Steven ». Lassés des déconvenues et approximations de l’enregistrement de « Rembrandt Pussyhorse » et de « Locust Abortion Technician », les B.S veulent disposer de
véritables conditions de production, et se paient les services d’un des studios du Texas les mieux équipés en matériel numérique. Les chansons de « Hairway to Steven » ont été bien rodées en concert, et le groupe boucle l’album en une semaine.
La pochette est comme d’habitude hideuse, mais
cette fois-ci moins transgressive ou malsaine ; pas de corps d’enfants atteints du kwashiorkor, pas de clowns grimaçants, juste un collage Photoshop des visages de Leary, Haynes et Coffey,
qui donne l’impression de voir une mouche punk à six yeux avec des dreadlocks. Sur la version vinyle ne figure aucun titre, juste huit pictogrammes pour chaque chanson, ce qui forcera les
animateurs radios à annoncer les morceaux en fonction de ce que les dessins représentent : « Un daim déféquant »,
« Seringue », « Cheval urinant », ou encore « Lapin faisant caca sur un poisson ». Musicalement, « Hairway » n’a rien à voir avec la sauvagerie de « Locust… » : « John E Smoke » (les titres seront crées par les fans) est une parodie de musique de western, « Rocky » une sorte de rock acoustique ennuyeux rappelant Creedence, « Julio Iglesias »
un rockabilly pas très endiablé ponctué de soli de Leary qui n’ont rien à voir avec les excès d’autant, « Backass » une pénible ballade
new-waveuse qui n’arrive pas à masquer que, quand il ne sont pas excessifs, les B.S ne sont qu’une pâle imitation de groupes séminaux comme Père Ubu
ou P.I.L (le chant de Haynes sur ce morceau est tellement proche du chanteur de ces derniers que l’ont croirait VRAIMENT entendre John Lydon).
« Fast », comme son nom l’indique, est un titre de speed-metal cartoonesque qui a le mérite d’être court sur un album dont les titres
semblent souvent interminables. Le groupe livre même des passages pastoraux et bucoliques, comme les dernières minutes de « Jimi », titre
qui se rapproche dans son début du bruitisme psychotique des précédents opus : mais sur les cinq dernières minutes, changement d’atmosphère, on y entend même des cui-cui d’oiseaux et le
bruit d’une rivière qui coule. Certes, les allusions scatos, les éructations, les borborygmes et autres manifestations gibbyennes restent présentes, mais le disque semble trop parodique, d’une
folie trop calculée, presque feinte, sans faire rire et encore moins choquer. Les Butthole Surfers ont réussi un exploit par rapport à leur philosophie des débuts : commettre un album qui
peut plaire à leur maman. « Hairway to Steven », le chant du cygne d’un groupe qui continuera dans la débauche mais en a fini avec
l’outrage sonore.
Sur recommandation de Steve Albini et de Sonic
Youth, les Butthole Surfers signent un accord de distribution avec le label anglais Blast First. Les Fiers Sujets de Sa Majesté Elizabeth II vont vite
s’enticher cette bande d’outlaws ; il est alors sans précédent qu’un groupe indé remplisse une des plus grandes salles de concert londonienne, le magnifique Brixton Academy (4000
places). Les Surfers font en 1988 la couverture du Melody Maker (on peut voir que les membres du groupe
ont les yeux très très dilatés). La presse anglaise, si prompte à dégainer toutes les semaines de superlatifs « les nouveaux Beatles » en parlant des groupes locaux, est fascinée par
cette underground américaine protéiforme, qui ose tout, et se livre à des outrages inconcevables dans ce pays si respectable.
Haynes devient donc une sorte de mascotte pour les plumitifs rock britanniques, qui sont fascinés par cette brute épaisse à grande gueule. Lors d’une
interview commune, à l’occasion de la sortie d'une compilation Blast First de groupes indie U.S, d’Haynes, de Thurston Moore et de cette chaussette humaine de Jay Mascis (Dinosaur Jr), pour le Melody Maker, le journaliste ne peut que rester pantois devant la façon dont le
chanteur des B.S étrille, hilare, le co-fondateur de Sonic Youth, qui commence alors à devenir le petit gourou intello de la scène indé.
Haynes : « Hé, Thurston, t’as déjà couché avec Lydia
Lunch ? »
Moore, généralement pas en manque de réparties, reste coi, et grommelle une réplique embarrassée.
Haynes : « QUOI,
qu’est-ce que t’as dit ? Baiser Lydia Lunch, c’est comme de se frotter à un chien ? »
Et le Butthole Surfers de continuer à se foutre ouvertement de la tronche de Moore : « Thurston ? C’est vraiment ton prénom ? Nan, arrête,
mec, tu l’as inventé. Mais il est bien. T’as eu une mère ou un truc comme cela ? ».
Un tel sens de la provocation ne peut évidemment que plaire à une presse rock amoureuse des grandes gueules. Et les shows en forme de bacchanale des Texans déchaînent les délires des critiques. Extrait d’un article du Melody Maker :
« Les Butthole Surfers sont masturbatoires au meilleur sens du terme. Leur jeu n’est pas léger ou insolent – il prend la forme de la destruction la plus gratuite possible ».
Encore plus lyriques, l’équipe des chroniqueurs Stud Brother du même MM notera après le concert au Brixton Academy,
carrément lyriques : « Les Butthole Surfers, maculés de sang, de merde et de sperme, comptent
parmi les derniers avatars de la romance, situés entre le rationnel et le merveilleux, échoués entre ce monde et le prochain, entre ce monde et l’ancien. Ils tirent leur force de ces clairières
abandonnées dans lesquelles les mondes les plus bas et les plus hauts ont disparus. Tout ce qu’ils désirent est tout ce vous pouvez faire ».
La très lucrative tournée « Hairway to Steven » prend fin au printemps 1989, moment auquel Teresa Nervosa décide
de quitter le groupe pour de bon, épuisée par l’aventure. Après son départ du groupe, elle commence à souffrir de ce qui semble de prime abord être une forme d’anévrisme. Un neurologue
diagnostiquera plus tard qu’elle souffre de crises dues à une surexposition à des lumières vives ou stroboscopiques : « Quand le neurologue m’a demandé si j’avais été exposée à des
lumières stroboscopiques ou clignotantes, j’ai du me marrer et lui dire : ‘vous ne pouvez pas imaginer, même dans vos rêves les plus sauvages, toutes les merdes stroboscopiques que je me
suis tapées' ».
C’est à la même époque que le cirque Butthole Surfers commence à s’enfoncer dans une certaine routine,
routine démentielle, certes, puisqu’alimentée par une surconsommation d’alcool et de drogue über-exponentielle, mais où le groupe montre qu’il tourne en rond. Une bande d’allumés pas dans leur
état normal (enfin si, dans leur état normal, c'est-à-dire sous drogue, mais pas dans UN état normal) se complaisant sur scène dans la destruction d’accessoires, dans le saccage de matériel, dans
des plages prévisibles pendant lesquelles Haynes se fait plaisir et tripatouille les boutons de consoles pendant vingt minutes en faisant le maximum de bruit bizarres. Ne se sentant pas
faire partie de la communauté indie, n’ayant cure d’une éthique quelconque, avides de quantités de drogues encore plus grandes et de meilleure qualité, les B.H restent plus que jamais déterminés
à faire un doigt d’honneur à l’underground et de signer sur un gros label. La notoriété plus que jamais grandissante du groupe aidant – et d’autant plus boostée par une couverture presse
anglaise, puis européenne, délirante pour un tel groupe -, les majors sont nombreuses à approcher le combo et à le draguer, mais vu l’appétit financier des B.H, toutes hésitent à investir et
à parier sur cette bande de freaks incontrôlables. Dont la seule existence semble être de continuer à vivre selon le mode de vie le plus excessif possible en termes d’abus de
substances de tout genre : « C’était dingue, c’était drôle. Mais là tu te mets à penser : ‘qu’est-ce que je fais si je descends de la roue
à hamster ? Qu’est-ce qu’il y a à l’extérieur ? Je ne sais pas ». Une bonne raison, donc, de continuer dans la dinguerie qui rapporte.
Et : miracle ! Ce n’est pas d’une major que viendra la meilleure proposition financière, mais du label anglais Rough Trade, pour un contrat
royal portant sur la livraison d’un album (« for some stupid-ass money », dixit Coffey). 1989 est l’année où les Butthole Surfers
rompent avec leurs tous premiers supporters, Touch & Go, pour filer sur Rough Trade, et toucher une somme indécente que même Corey Rusk leur conseille d’accepter, tellement elle semble hors
de proportions. Pour les Surfers, le dilemme ne se pose même pas : il s’agit d’une question de survie, afin de leur permettre de « maintenir un
style de vie un peu humain » (Leary). Et de tourner la page du mode de vie punk. Comme le guitariste l’expliquera au Chicago Reader lors
d’une interview en 1999 : « Si vous regardez les groupes punk du début des années 80, leur taux de réussite n’est pas très bon. C’est
simplement la pauvreté, la misère, la mort. On devait se battre pour la moindre chose. Ceux qui ont réussi sont ceux qui se sont battus. C’est la raison d’être du punk-rock de toute façon. Rien à
voir avec les grandes causes et le bien et le mal. C’est une question de se battre ».
Sortie en 1990 du EP « The Hurdy Gurdy Man » : la vidéo de la reprise
de Donovan est régulièrement programmée sur 120 Minutes, l’émission culte présentée alors par Dave
Kendall que MTV consacre au rock underground. Les B.H feront même un jingle pour la chaîne musicale ; le culte dont jouit le groupe ne fait que s’agrandir, même si certains clips
diffusés sur ce show de formations influencées par les Surfers, mais plus extrêmes (on se souvient du « Jesus Built My Hotrod » de
Ministry, dans lequel intervient Gibby Haynes), montrent que la tendance est à l’inverse de la voix choisie par les B.S : en cette année
pré-grunge, il s’agit plutôt de sonner plus violent, plus industriel, plus radical. En levant le pied, les Butthole Surfers se font déborder sur leur gauche. Et sur leur droite aussi, puisqu’un
média aussi puissant que MTV s’apprête à accorder des rotations lourdes à un groupe de power-pop arty comme les Pixies. Par appât du gain et à cause
d’une bonne dose d’arrogance, Leary et sa bande se sont plus ou moins coupés de leur base indie, sans avoir nécessairement fait le bon choix : en 1991, peu après la sortie de
« Pioughd », définitivement oubliable, Rough Trade fait faillite. Pour beaucoup d’autres groupes du label, la nouvelle est synonyme de
catastrophe financière. Pas pour les Butthole Surfers, qui en bons anciens étudiants en commerce, ont réussi à extorquer à Rough Trade une avance considérable, touché leurs royalties, et restent
possesseurs de leurs originaux. Doués en business, ces Texans.
EPILOGUE : Major league assholes
Disposer de petites mains pour conduire leur van de tournée, mettre en place les instruments, les accorder, et se faire payer leurs cachets ; non
seulement Haynes et sa bande touchent une véritable petite fortune en jouant en 1990 au festival Lollapalooza crée par Perry Farrell (Jane’s Addiction, Porno for Pyros), mais les Surfers
atteignent leur but : vivre comme des nababs débauchés (pléonasme ?). Ils signeront l’année suivante sur une major, Capitol, qui essaie de
capitaliser sur l’underground après la déferlante grunge (et jettera pas mal de groupe à la poubelle dès que les premières ventes seront décevantes, voir les Jesus Lizard quelques années après). Les Butthole Surfers, des « sold out » ? On a déjà vu qu’ils se foutaient de l’éthique indie comme
de leur première communion, pour glorifier une philosophie très américaine (ou Darwinienne) du « Only the fittest survives ». « Tant que l’on avait le contrôle sur la musique et l’imagerie, qu’une major marque nos disque de son étiquette et
les distribue mieux, autant essayer, on avait tout essayé à ce moment », s’explique alors King Coffey, qui se rappelle les débuts du
groupe : « Si l’on m’avait dit qu’on allait signer sur une major, j’aurais dit : je vais pas aller vivre sur Pluton. Pluton
craint ». Major dont le patron, cinq ans après la signature du deal, n’osait pas prononcer le nom du groupe en public. Le guitariste n’a
aucune vergogne à signer sur Capitol Records : « J’ai toujours voulu être sur une major,
particulièrement celle de Grand Funk Railroad ».
Quant aux puristes, Leary les enverra se faire foutre de plus belle : « Si des gens comme ça m’en font grief, je leur dirai de m’embrasser le cul. Tu vas vivre dans une putain de camionnette, espèce de trouduc. Toi qui a ton joli petit lit chez papa et maman, et pense que je suis un vendu. J’ai des tas de bonnes réponses pour ces connards. Allez bouffer de la merde et crevez ».
Mais la page est tournée : vendus ou pas, les Butthole Surfers continueront à faire de leur
bizarrerie leur fond de commerce, mais au fil d’albums tous dépourvus d’intérêt, le groupe vit sur ses lauriers, sans jamais atteindre les extrêmes repoussants et orgasmiques des débuts ou de
leur apogée (« L.A.T »). Leurs disques sont cyniques, seulement occasionnellement drôles, sans renouvellement musical aucun, dépassés par leurs fils spirituels (Andrew
W.K, Ween, surtout), et ne tiennent pas la comparaison avec les expérimentations punk-metal d’un autre groupe culte né dans les années 80,
les Melvins. Gibby Haynes fera une manchette du National Enquirer le jour où il s’évadera du centre de désintox’ pour célébrités en compagnie d’un
autre toxico de première (Kurt Cobain) pour aller « scorer » dans Downtown L.A. C’était de toute façon la dernière news un peu marrante d’un
groupe qui avait depuis longtemps cessé d’être intéressant et devenait un sacrée bande de trouducs, avec ou sans planche de surf.
S'ensuivront le très moyen (trop) "Independant Worm Saloon", et un "Electriclarryland" très commercial,
avec quelques moments - hilarants - mais flirtant avec le tout-venant de l'époque, comme si les Butthole Surfers cherchaient à raccrocher les wagons avec la mode de l'époque, sans forcément
sonner neufs, ni novateurs, et malheureusement balladuriens par rapport aux excès ce leurs débuts. On en met quelques moments,
juste pour pas être bégueules.
Mais, bon, après, en 2008, les Butthole Surfers continuent d'exister. Tout le monde s'en fout éperdument, sauf leurs fans hardcore, il
en reste.
R.I.P. Gibby et ta bande, désolés, nous on n'est plus décidés à te filer notre fric. Mais il y a un temps où tu nous as fait beaucoup, beaucoup rire.
Discographie complète sur le site des Surfers : http://www.buttholesurfers.com/disco.html
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