Leur apparence physique était comment dire… ? inquiétante. Nan, à vrai dire, ils semblaient tous plus où moins évadés d’un asile psychiatrique.
De tous les membres du groupe, Mark Farner of Grand Funk Rail Road semblait le le plus sain mentalement. Sans doute parce que Mark Farner of Grand Funk Rail Road était un chien. Ce qui fait des
Butthole Surfers, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, probablement le seul groupe de l’histoire du
rock’n’roll à avoir compté un chien dans son line-up. Et encore, personne ne savait ce que ces zozos-là étaient capables de foutre dans sa pâtée pour chien. Personne n’a encore trouvé de témoin
pouvant assurer les avoir vu sobres ne serait-ce qu’une journée pendant la demi-décennie où ils ont produit des disques dont l’écoute, en 2008, peut encore constituer un motif de divorce dans un
couple.
Ils étaient Texans, donc fondamentalement dangereux et foudingues dans le citron. Leurs concerts étaient dangereux, tant pour eux que pour
le public. Leur musique est dangereuse, dans la mesure où elle peut encore faire s’interroger votre entourage sur votre santé mentale. Leurs disques, autant musicalement que visuellement, sont
malsains. Leur musique est laide, repoussant la notion de mauvais goût dans des dimensions rarement atteintes. Et les Butthole Surfers n’étaient pas
qu’un groupe de rock, c’était un style de vie, un cirque, mais un cirque joué par des clowns psychopathes sodomisant la trapéziste tout en essayant de foutre le feu au chapiteau. Des
outlaws. Des créatures échappées d’un cartoon de Tex Avery croisées avec celles d’un film de Gordon
Hershell Lewis. En l’espace de sept ans, avant que l’abus de drogue par des êtres ayant déjà dépassé les limites de ce qui peut être humainement imaginable en termes d’absorption de drogues
ne les rendent mauvais, cyniques, et cupides comme des Texans au sommet de leur « cutthroat mentality », les Buttholes Surfers ont produits quelques uns des disques les plus mentalement insanes, inaudibles, drôles, dégénérés, lobotomisants, vulgaires, sociopathes et
ontologiquement laids du rock.
Le but de leur venue sur Terre, et a
fortiori leur incursion barbare dans la musique, peut demeurer un mystère ; quelle était leur mission précisément ? Choquer ? Se rebeller ? Etre subversifs ?
Faire peur ? Reste que la légende des Butthole Surfers est constituée des
hauts faits qui vont loin, encore plus loin, que les disques de leurs débuts, leur meilleure époque (1983-1989).
Le monde serait-il un endroit meilleur (ou pire) si Gibson « Gibby » Haynes et
Paul Leary Walthall ne s’étaient jamais rencontrés ? Moins bruyant, sûrement. Parce que soyons
clairs : ces deux-là n’avaient à priori rien à faire, du moins d’après leur pédigrée, dans le monde du rock’n’roll, et encore moins dans celui
du punk-rock-heavy-psyché mutant. Car figurez –vous que les deux membres fondateurs des Butthole Surfers, sur C.V, avaient l’air d’étudiants
américains normaux, promis à une vie d’Américains normaux, avec des métiers respectables et tout ce qui va avec, avant de commettre leur longue série de forfaits sonores.
Prenez Gibby Haynes, par exemple, voilà un jeune homme, qui bien que selon certains de ses camarades de fac’ présentait déjà les signes d’un fort pêt’ au casque,
semblait promis à une vie plan-plan tout ce qu’il y a de normal : sportif, un gros bébé même, excellent basketteur, capitaine de l’équipe de la San Antonio’s Trinity University, étudiant
l’économie, ayant été honoré du titre de « Comptable de l’année » par ses pairs, et ayant reçu son diplôme avec mention, avant d’être embauché par un prestigieux cabinet de
comptables. A priori quelqu’un de sérieux, donc (et, excusez-moi, amis comptables, de fondamentalement chiant). L’explication d’une telle
dégénérescence et d’une telle plongée dans la folie furieuse réside peut-être, si l’on veut faire de la psychologie de bazar, dans sa filiation. Gibby Haynes étant le rejeton du présentateur télé
Jerry Haines, animateur d’une émission pour enfants qui a connu son heure de gloire dans la région de Dallas, et qui apparaissait entre autres sous les traits du clown Dr. Peppermint. On vous le
dit : la télé rend fou, et en plus on notera la récurrence des traumatismes liés au clown chez les serial-killers.
Quant à Paul Leary, lui était enrôlé en Business School, mais sa découverte de Frank Zappa et d’Yves Klein (sans doute plus pour les nanas à poil se roulant dans la peinture que pour des motifs purement artistiques) l’avait amené à suivre les courts d’art
de la Trinity University. Son background musical d’avant ce choc esthétique était des groupes comme Creedence Clearwater Revival et Grand Funk Railroad. D’où une certain propension à la branlette guitaristique et aux soli de guitare. Heureusement, la plupart de ceux-ci, dans les folles
années des BH, seront passés à l’envers.
Attiré par le look déjà inhabituel de Gibby Haynes en regard des standards du campus de San Antonio, Leary copine avec celui qui est considéré comme « le mec le plus bizarre de la fac »[1]. Leurs perversions musicales mutuelles scelleront cette amitié : « Nous aimions tous les deux la musique la plus horrible possible». Le duo de foudingues se distingue très vite via la publication d’un fanzine appelé Strange V.D (« maladies vénériennes bizarres »), qui, l’on s'en doute, est un monument de bon goût, avec des photos (truquées) de maladies affectant, qui un pénis (« The Taco leg syndrome »), qui un postérieur (« le cul en forme de boules de pin »), et annonce leur tropisme à la projection de films médicaux beurk sur les bizarreries de la nature lors de leurs concerts. Manque de pot pour le sabotage de la machine capitalistique, Gibby Haynes se fait gauler par un employé de la très respectable firme de consultants en comptabilité qui l’emploie, Peat, Marwick and Mitchell, en train d’utiliser la photocopieuse de la boîte pour imprimer Strange V.D. Ou disons qu’en fait Gibby a oublié de retirer de la machine une photo d’un pénis disséqué et atteint d’un truc plus ou moins abominable mais qui doit faire fichtrement mal au propriétaire dudit truc. C’est donc au chronique manque d’humour des comptables – le cabinet licenciant Gibby pour cause de « misuse of the company’s property » - que nous devons l’éviction de Gibby Haynes du monde de la normalité, et sa mise en orbite vers celui du terrorisme sonore. Merci les comptables.
En 1984, Haynes et Leary avaient trouvé des gens comme eux. Pas étonnant, venant du Texas, un pays d’extrêmes et d’extrémistes. Et ce « freak
circus » entamait sa première tournée U.S d’importance dans un véhicule pourri, bondé de jeunes gens à l’apparence outrageusement bizarre,
olfactivement malodorants, pas du tout le genre de personne à qui vous confieriez votre petite sœur, avec un total look de réprouvés de la société,
et globalement un air de débarquer de la planète Mars dans un Etat américain où chaque commerçant cache un fusil sous son comptoir. Disons que leur manière d’être ne passe pas inaperçue, et
leur attire même pas mal d’ennuis. Non pas que les BS représentent de menace réelle autre que sonore et visuelle au pays où le meurtre fait partie de
l’inconscient collectif
[2], mais leur vie quotidienne est loin d’être paisible. Même
les fast-foods deviennent des endroits dans lesquels Haynes et sa bande sont indésirables. Si l’on se place dans la peau d’un redneck texan à
l’époque où Teresa Taylor et King Coffey (membres légendaires du combo) entrent dans un Mc Donald’s de
Dallas, avec leur piercing dans le nez, et la crête rose Mohawk de Coffey devenant quelque chose de tellement autre que l’on aurait dit des dreadlocks levés en l’air par la grâce de l’électricité statique, on peut imaginer un choc esthétique - à une époque où les
braves américains gardaient un abri antiatomique chez eux, dès fois où Konstantin Tchernenko allait tout bombarder les Etats-Unis – à la vue de ces
Martiens. Pis des fois qu’ils seraient communistes... Ce qui valut à King Coffey, faisant sagement la queue pour commander sa malbouffe, de se faire coupdebouliser par deux locaux, avant de se
prendre une belle rouste à coups de santiags. « Et tout le monde dans le restaurant me regardait, l’air de dire ‘Ouais, tu as eu ce que tu méritais’,
et tout ce que j’avais fait avait été de commander un Filet O’Fish et des frites ».
Notons que de l’aveu même des membres du groupe, leur apparence capillaire n’a fait que s’aggraver tout au long de la tournée : Leary avait adopté une coupe Mohawk dont les épis
filaient de travers ; Taylor s’était laissé pousser des dreads, mais si mal qu’elle avait du se raser la moitié de la tête en s’obstinant à en garder quelques-uns, teints en rouge vif, à des
endroits disparates et désordonnés de son occiput. King Coffey décrit la coupe du bassiste comme proche de celle de Bozo Le Clown. Quant à la coiffure de Gibby Haines, on appréciera la
description du même Coffey : « Et Gibby avait cette coupe de cheveux géométrique complètement foirée qui était…vraiment complètement
foirée ».
[1] « Gibby was the weirdest guy at school, so we fell in real well ».
[2] C’est un écrivain américain qui le dit : « Being American born and bred, murder was something I had in my bones », Luke Rhinehart, « The Dice Man ». ("Etant né et ayant été élevé en Amérique, le meurtre était quelque chose que j'avais dans le sang").
Notons que pendant longtemps, le nom Butthole Surfers a été jugé imprononçable en public : le groupe était généralement annoncé comme les
« B.H Surfers ».
C’est le deuxième chapitre, et le plus important, de l’histoire
sauvage des Butthole Surfers qui s’ouvre alors. Les deux allumés en chef reforment le groupe avec les frères Matthews et font la première partie des Dead Kennedys à Dallas. Pour des raisons
connues de lui seul, Gibby Haynes se casse la main en cognant Scott Matthews dans la tronche, et les deux frères, qui ont encore un minimum de
sagesse, décident de quitter le groupe.
Le hasard faisant bien les choses, The Hugh Beaumont Experience connait une hémorragie dans son line-up, certains de ses membres étant en délicatesse avec
les autorités texanes. King Coffey est devenu quasiment le seul membre du groupe, ce qui est peu, surtout pour un batteur, et les Butthole Surfers ont besoin d’un batteur.
une sorte de groupe heavy-metal essayant de faire des reprises des Pink Floyd, avec comme leader Hannibal Lector
dirigeant en chef d’orchestre John Wayne Gacy Jr et Gary Ridgway. Le titre du disque, « Rembrandt Pussyhorse », inaugure la tradition
du groupe à baptiser leurs opus de noms nonsensiques à trois mois. D’ailleurs, à part Haynes et Leary, personne dans le groupe ne semblait bien comprendre les titres, mais qu’importe.
« Rembrandt » est un chouïa moins affreux que « Psychic… », mais participe de la
même démarche : une sorte de post-punk, flirtant avec la No Wave, extrêmement débiteur au Public Image Limited de l’époque « Metal Box »/ « Flowers of Romance »,
Dans leur taudis de
Winterville, près d’Athens, les Butthole Surfers enregistrent leur nouvel effort : « Cream Corn from the socket of Davis », dont le
titre vient d’un projet de pochette montrant de la bouillie de maïs jaillir de l’orbite de Sammy Davis Jr (qui portait un œil de verre, comme nul
n’est censé l’ignorer). Mais même Leary a tiqué devant « la brutalité » de l’imagerie, qui ne restera que de façon cryptique dans le titre.
Même topo musicalement : un mélange de psychobilly, de punk, de post-punk, rythmé de façon tribale – avec la finesse de la démarche d’un dinosaure -, une bouillie évoquant toujours le groupe
de John Lydon, mais sous L.S.D, ponctué des habituels vocaux gutturaux distordus de Haynes, le tout évoquant toujours une sorte de cartoon de Tex
Avery mis en musique par des Texans ayant aspiré de l’hélium et des laxatifs avant de chanter. Si « Moving to Florida », morceau sur lequel
le chanteur (toujours du mal à employer ce mot à propos de ce type-là) monologue sur son envie d’atomiser la Floride - ce qui n’est pas rétrospectivement une si mauvaise idée concernant l’Etat
qui a élu Jeb
La rencontre
entre les B.S et le groupe de punk lourdingue de Paul Westerberg est tendue, Haynes et Leary se lançant à une chasse à l’acide frénétique. Si les
Remplacements n’ont pas non plus la réputation d'être des enfants de chœur (ils tournent plutôt à la bibine et au speed), ils sont effrayés par la bande de fous furieux. Un roadie témoignera pour
un fanzine : « Je me rappelle qu’ils demandaient à tout le monde où ils pourraient trouver de l’acide. Ils étaient complètement fous. Ils nous
faisaient vraiment peur. Ils nous faisaient peur à nous en faire chier dans notre froc ».
Kramer
A la plus grande surprise des autres
membres du groupe, Gibby Jerome Haynes se déclara à l'issue du show furieux d’avoir été inconscient pendant la quasi-intégralité du concert d'un groupe dont il était censé, tout de même, être,
sinon le leader, du moins la tête pensante. Et Haynes de se tourner vers les organisateurs de Pandora’s Box en exigeant d’être payé dans les cinq minutes qui suivent sous peine de s’en
« prendre à leurs testicules hollandaises ».
Shockabilly et les Butthole Surfers commencent à devenir des noms connus dans la scène underground européenne, même si le groupe de Kramer jouit d’une renommée plus ancienne et mieux
établie. Au point que certains organisateurs de concerts pas très scrupuleux n’hésitent pas à faire venir les B.S en les faisant passer pour Shockabilly. Une petite approximation, ne chipotons
pas, hein ? le bassiste est bien un membre de Shockabilly. Mais les B.S ont leur fierté, et justement, ils sont plutôt du genre à chipoter. C’est ainsi que Leary se met très en colère quand
il s’aperçoit de la supercherie montée par un promoteur qui les a fait venir à Stavanger, ville de Norvège connue pour sa prospérité due à l’industrie pétrolière, son ennui quasi-polaire (qui en
fait une des villes comptant le plus de toxicomanes au pays des fjords, ce qui avait au départ tout pour plaire à Gibby et sa bande), et son école d’ingénieurs.
Kim Gordon se souvient de la deuxième apparition new-yorkaise des Butthole Surfers avec Lynch : « Elle avait
le crâne rasé, son corps était peint, le concert était…sauvage. Gibby la faisait aller et venir entre ses jambes tout en crachant du feu. C’était vraiment un truc de fous ».
C’est là qu’est né un culte pour un chanteur local ayant lui aussi consommé trop d’acide et qui passera des années à chanter sur son premier amour, Daniel Johnston (qui plus tard jouera parfois accompagné par certains B.S).
Le résultat, « Locus Abortion
Technician » (1987) est le monument, si l’on peut dire, de leur carrière. Selon le fanzine Puncture, « La plupart de l’album est soit constituée de bêtises totales et de bruit blanc ou de jams rock sans connexion plongeant dans une mer de sang et de vomi. Et
pourtant, ils réussissent à en faire sortir quelque chose de brillant ». « L.A.T » concentre tout l’univers des Surfers : non-sens, perversités de tous genres, surtout de
nature sexuelle, humour dadaïste, vulgarité, scatologie, parodie, excès sonores, collisions entre le drôle-bizarre et le bizarre inquiétant, pratiques déviantes dans l’Amérique sauvage. Le
morceau d’ouverture, « Sweat Loaf » (un jeu de mot sur la chanson pro-ganja de Black Sabbath,
« Sweet Leaf »), s’ouvre sur une douce musique symphonique, et un dialogue entre Lucifer et son père :
Derniers Commentaires