Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:51


Leur apparence physique était comment dire… ? inquiétante. Nan, à vrai dire, ils semblaient tous plus où moins évadés d’un asile psychiatrique.  De tous les membres du groupe, Mark Farner of Grand Funk Rail Road semblait le le plus sain mentalement. Sans doute parce que Mark Farner of Grand Funk Rail Road était un chien. Ce qui fait des Butthole Surfers, puisque c’est d’eux qu’il s’agit,  probablement le seul groupe de l’histoire du rock’n’roll à avoir compté un chien dans son line-up. Et encore, personne ne savait ce que ces zozos-là étaient capables de foutre dans sa pâtée pour chien. Personne n’a encore trouvé de témoin pouvant assurer les avoir vu sobres ne serait-ce qu’une journée pendant la demi-décennie où ils ont produit des disques dont l’écoute, en 2008, peut encore constituer un motif de divorce dans un couple.

 


Ils étaient Texans, donc fondamentalement dangereux et foudingues dans le citron. Leurs concerts étaient dangereux, tant pour eux que pour le public. Leur musique est dangereuse, dans la mesure où elle peut encore faire s’interroger votre entourage sur votre santé mentale. Leurs disques, autant musicalement que visuellement, sont malsains. Leur musique est laide, repoussant la notion de mauvais goût dans des dimensions rarement atteintes. Et les Butthole Surfers n’étaient pas qu’un groupe de rock, c’était un style de vie, un cirque, mais un cirque joué par des clowns psychopathes sodomisant la trapéziste tout en essayant de foutre le feu au chapiteau. Des outlaws. Des créatures échappées d’un cartoon de Tex Avery croisées avec celles d’un film de Gordon Hershell Lewis. En l’espace de sept ans, avant que l’abus de drogue par des êtres ayant déjà dépassé les limites de ce qui peut être humainement imaginable en termes d’absorption de drogues ne les rendent mauvais, cyniques, et cupides comme des Texans au sommet de leur « cutthroat mentality », les Buttholes Surfers ont produits quelques uns des disques les plus mentalement insanes, inaudibles, drôles, dégénérés, lobotomisants, vulgaires, sociopathes et ontologiquement laids du rock.

Le but de leur venue sur Terre, et a fortiori leur incursion barbare dans la musique, peut demeurer un mystère ; quelle était leur mission précisément ? Choquer ? Se rebeller ? Etre subversifs ? Faire peur ? Reste que la légende des Butthole Surfers est constituée des hauts faits qui vont loin, encore plus loin, que les disques de leurs débuts, leur meilleure époque (1983-1989).


Le monde serait-il un endroit meilleur (ou pire) si Gibson « Gibby » Haynes et Paul Leary Walthall ne s’étaient jamais rencontrés ? Moins bruyant, sûrement.  Parce que soyons clairs : ces deux-là n’avaient à priori rien à faire, du moins d’après leur  pédigrée, dans le monde du rock’n’roll, et encore moins dans celui du punk-rock-heavy-psyché mutant. Car figurez –vous que les deux membres fondateurs des Butthole Surfers, sur C.V, avaient l’air d’étudiants américains normaux, promis à une vie d’Américains normaux, avec des métiers respectables et tout ce qui va avec, avant de commettre leur longue série de forfaits sonores. Prenez Gibby Haynes, par exemple, voilà un jeune homme, qui bien que selon certains de ses camarades de fac’ présentait déjà les signes d’un fort pêt’ au casque, semblait promis à une vie plan-plan tout ce qu’il y a de normal : sportif, un gros bébé même, excellent basketteur, capitaine de l’équipe de la San Antonio’s Trinity University, étudiant l’économie, ayant été honoré du titre de « Comptable de l’année » par ses pairs, et ayant reçu son diplôme avec mention, avant d’être embauché par un prestigieux cabinet de comptables.  A priori quelqu’un de sérieux, donc (et, excusez-moi, amis comptables, de fondamentalement chiant). L’explication d’une telle dégénérescence et d’une telle plongée dans la folie furieuse réside peut-être, si l’on veut faire de la psychologie de bazar, dans sa filiation. Gibby Haynes étant le rejeton du présentateur télé Jerry Haines, animateur d’une émission pour enfants qui a connu son heure de gloire dans la région de Dallas, et qui apparaissait entre autres sous les traits du clown Dr. Peppermint. On vous le dit : la télé rend fou, et en plus on notera la récurrence des traumatismes liés au clown chez les serial-killers.

Quant à Paul Leary, lui était enrôlé en Business School, mais sa découverte de Frank Zappa et d’Yves Klein (sans doute plus pour les nanas à poil se roulant dans la peinture que pour des motifs purement artistiques) l’avait amené à suivre les courts d’art de la Trinity University. Son background musical d’avant ce choc esthétique était des groupes comme Creedence Clearwater Revival et Grand Funk Railroad. D’où une certain propension à la branlette guitaristique et aux soli de guitare. Heureusement, la plupart de ceux-ci, dans les folles années des BH, seront passés à l’envers.

Attiré par le look déjà inhabituel de Gibby Haynes en regard des standards du campus de San Antonio, Leary copine avec celui qui est considéré comme « le mec le plus bizarre de la fac »[1]. Leurs perversions musicales mutuelles scelleront cette amitié : « Nous aimions tous les deux la musique la plus horrible possible». Le duo de foudingues se distingue très vite via la publication d’un fanzine appelé Strange V.D (« maladies vénériennes bizarres »), qui, l’on s'en doute, est un monument de bon goût, avec des photos (truquées) de maladies affectant, qui un pénis (« The Taco leg syndrome »), qui un postérieur (« le cul en forme de boules de pin »), et  annonce leur tropisme à la projection de films médicaux beurk sur les bizarreries de la nature lors de leurs concerts.  Manque de pot pour le sabotage de la machine capitalistique, Gibby Haynes se fait gauler par un employé de la très respectable firme de consultants en comptabilité qui l’emploie, Peat, Marwick and Mitchell, en train d’utiliser la photocopieuse de la boîte pour imprimer Strange V.D. Ou disons qu’en fait Gibby a oublié de retirer de la machine une photo d’un pénis disséqué et atteint d’un truc plus ou moins abominable mais qui doit faire fichtrement mal au propriétaire dudit truc. C’est donc au chronique manque d’humour des comptables – le cabinet licenciant Gibby pour cause de « misuse of the company’s property » - que nous devons l’éviction de Gibby Haynes du monde de la normalité, et sa mise en orbite vers celui du terrorisme sonore. Merci les comptables.

 








En 1984, Haynes et Leary avaient trouvé des gens comme eux. Pas étonnant, venant du Texas, un pays d’extrêmes et d’extrémistes. Et ce « freak circus » entamait sa première tournée U.S  d’importance dans un véhicule pourri, bondé de jeunes gens à l’apparence outrageusement bizarre, olfactivement malodorants, pas du tout le genre de personne à qui vous confieriez votre petite sœur, avec un total look de réprouvés de la société, et globalement un air de débarquer de la planète Mars dans un Etat américain où chaque commerçant cache un fusil sous son comptoir. Disons que leur manière d’être ne passe pas inaperçue, et leur attire même pas mal d’ennuis. Non pas que les BS représentent de menace réelle autre que sonore et visuelle au pays où le meurtre fait partie de l’inconscient collectif
[2], mais leur vie quotidienne est loin d’être paisible.  Même les fast-foods deviennent des endroits dans lesquels Haynes et sa bande sont indésirables.  Si l’on se place dans la peau d’un redneck texan à l’époque où Teresa Taylor et King Coffey (membres légendaires du combo) entrent dans un Mc Donald’s de Dallas, avec leur piercing dans le nez, et la crête rose Mohawk de Coffey devenant quelque chose de tellement autre que l’on aurait dit des dreadlocks  levés en l’air par la grâce de l’électricité statique, on peut imaginer un choc esthétique -  à une époque où les braves américains gardaient un abri antiatomique chez eux, dès fois où Konstantin Tchernenko  allait tout bombarder les Etats-Unis – à la vue de ces Martiens. Pis des fois qu’ils seraient communistes... Ce qui valut à King Coffey, faisant sagement la queue pour commander sa malbouffe, de se faire coupdebouliser par deux locaux, avant de se prendre une belle rouste à coups de santiags. « Et tout le monde dans le restaurant me regardait, l’air de dire ‘Ouais, tu as eu ce que tu méritais’, et tout ce que j’avais fait avait été de commander un Filet O’Fish et des frites ». 

Notons que de l’aveu même des membres du groupe, leur apparence capillaire n’a fait que s’aggraver tout au long de la tournée : Leary avait adopté une coupe Mohawk dont les épis filaient de travers ; Taylor s’était laissé pousser des dreads, mais si mal qu’elle avait du se raser la moitié de la tête en s’obstinant à en garder quelques-uns, teints en rouge vif, à des endroits disparates et désordonnés de son occiput. King Coffey décrit la coupe du bassiste comme proche de celle de Bozo Le Clown. Quant à la coiffure de Gibby Haines, on appréciera la description du même Coffey : « Et Gibby avait cette coupe de cheveux géométrique complètement foirée qui était…vraiment complètement foirée ».




[1] « Gibby was the weirdest guy at school, so we fell in real well ».

[2] C’est un écrivain américain qui le dit : «  Being American born and bred, murder was something I had in my bones », Luke Rhinehart, « The Dice Man ». ("Etant né et ayant été élevé en Amérique, le meurtre était quelque chose que j'avais dans le sang").

 

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:50

 

Mais revenons-en aux vrais débuts des Butthole Surfers.

 


Haynes et Leary, à l’été 1981, se retrouvent chômeurs et « college drop-outs », à confectionner et vendre des T-shirts à la gloire de Lee Harvey Oswald, à Venice, Los Angeles. Mais, confessent-ils, « c’était trop de travail. Alors on a pensé que la musique serait plus facile, et on a formé un groupe ».  Les deux affreux retournent à San Antonio, et commencent d’abord à jouer dans les salles underground, leur premier show ayant lieu dans…une galerie d’art. On est moins dans le rock que dans la performance, le groupe jouant avec des grille-pain, des mannequins qu’ils éventrent, des ustensiles de chez Mc Do, la musique étant jouée pendant que Gibby Haynes parade dans la salle avec un bout de barbaque dans la bouche. Ils réussissent à s’aliéner à la fois la communauté rock et la communauté arty de San Antonio (il est vrai petite), et doivent de nouveau s’exiler. Entretemps, le groupe a eu le temps de se trouver un petit nom…au hasard. A chacun de leurs shows texans, les deux compères changeaient de nom, jusqu’au jour où le monsieur loyal du soir se trompe et les annonce par le titre d’une de leur chanson, « Butthole Surfers ».
Entretemps, ils s’étaient appelés…

 Liste non-exhaustive des noms pré-BS (c’est tout dans la finesse) :

-          Ashtray Babyheads

-          Nine Inch Worm Makes Own Food

-          Vodka Family Winstons

-          ET le meilleur: The Inalienable Right To Eat Fred Astaire ‘s Asshole.

Notons que pendant longtemps, le nom Butthole Surfers a été jugé imprononçable en public : le groupe était généralement annoncé comme les « B.H Surfers ».  Eté 1982, direction la Californie et Lalaland. Haynes et Leary sont archi-fauchés, souvent contraints de fouiller dans les poubelles à la recherche de restes.  Leurs débuts les feront entrer dans la légende comme l’un des groupes au régime alimentaire les plus désastreux, avec Black Flag et la bande d’esclaves jouant pour Greg Ginn. Néanmoins, les B.S réussissent à ouvrir pour les Minutemen, The Descendents et The Big Boys et à pondre une démo avec l’aide de Spot, qui est alors en voie de devenir fameux pour son travail avec Black Flag et Hüsker Dü. Ils réussissent à trouver une date à San Francisco, mais se démerdent aussitôt pour arriver en retard à leur show, en raison de l’état calamiteux de leur van. Sans doute ému par l’apparence pitoyable des quatre membres du groupe, les propriétaires du club, le Tool and Die, les laissent jouer trois morceaux (si on peut appeler cela comme cela). Coup de bol, Jello Biafra, qui nourri une insatiable curiosité pour toutes les scènes locales des Etats-Unis, et (sans doute intrigué par ces Texans), leur propose d’ouvrir pour les Dead Kennedys le 4 juillet 1982. Mais le rock nourri mal son homme, c’est bien connu, et les quatre membres doivent trouver, en y allant à reculons, des jobs pour survivre.  Ce n’est pas que l’on pense que les Butthole Surfers fussent des cossards, loin de nous l’idée, mais leur tentative de s’adapter au monde du travail semblait d’emblée vouée à l’échec : Leary quitte son job dans une scierie au bout d’une semaine (« Tout le monde là-bas avait des doigts ou des mains en moins ») – c’est vrai que c’est  pratique, quand même, faut avouer, pour un guitariste, d’avoir des doigts. Apparemment Gibby Haynes n’a pas fait le moindre effort, il est vrai qu’avec sa dégaine, c’était peine perdue. Quant aux deux autres membres du groupe, les frères Matthews, cette recherche de travail les décourage en une semaine : ils rentrent au Texas.

Bientôt suivis par Haynes et Leary, qui reviennent à San Antonio « avec les jambes entre leurs queues (sic)» (Leary). C’est le deuxième chapitre, et le plus important, de l’histoire sauvage des Butthole Surfers qui s’ouvre alors. Les deux allumés en chef reforment le groupe avec les frères Matthews et font la première partie des Dead Kennedys à Dallas. Pour des raisons connues de lui seul, Gibby Haynes se casse la main en cognant Scott Matthews dans la tronche, et les deux frères, qui ont encore un minimum de sagesse, décident de quitter le groupe.  Le même soir, les deux membres restant des B.S  rencontrent King Coffey, batteur d’un groupe très peu documenté (on ignore pourquoi…), The Hugh Beaumont Experience. C’est le coup de foudre entre weirdos, et Coffey devient cheum avec les deux autres cinglés, « étant punk rocker et consommateur de drogue, et branché aspects arty de la musique ».  Le hasard faisant bien les choses, The Hugh Beaumont Experience connait une hémorragie dans son line-up, certains de ses membres étant en délicatesse avec les autorités texanes. King Coffey est devenu quasiment le seul membre du groupe, ce qui est peu, surtout pour un batteur, et les Butthole Surfers ont besoin d’un batteur.


C’est un moment crucial pour le son des BS : jouant sur deux gros toms, et une cymbale, debout, dans un état autre, Coffey amène un drumming primitif et binaire essentiel à la machine à lessiver les oreilles et cette imparable rythmique Capitaine Caverne. Il rejoint officiellement le groupe au printemps 1983, juste à temps pour participer à l’enregistrement de certains titres d’un disque hideux, qui semble dédié à la matière fécale, et d’une scatologie pas que verbale : « Brown Reasons To Leave EP ».
 


Collage dadaïste de grognements, gémissements, hurlements, éructations, profanations vocales, entrecoupés d’embardées noisy  et de délires guitaristiques à la fois psychédéliques et bruitistes,  le tout nappé de tchik-thak-boum-boum-tchik-tchak lobotomisants, le disque évoque une parodie de hard-rockeurs satanistes répétant au beau milieu d’une porcherie. Grouik !!!  Il aurait beaucoup plu à Antonin Artaud période Rodez, pour l’intense jubilation avec laquelle les membres du groupes se vautrent avec démence et la plus totale hilarité dans la fange, le long de titres aussi poilants que « The Revenge of Anus Presley » et le sommet du maxi : « The Shah Sleeps In Lee Harvey’s Grave »,  dont le couplet est un summum de la rime du rock anal : « There’s a time to shit and there’s a time for God/ The last shit I took was pretty fuckin’odd ».  « Brown Reasons To Live EP » (déjà, rien qu’au titre, on devait s’attendre à ce déferlement de caca et de fines allusions aux substances illégales qui font rire) doit être commercialisé par le mythique label de Biafra, Alternative Tentacles, mais la note salée des frais d’enregistrement empêche que le maxi ne sorte, AT se contentant de mettre en vente une sorte de brouillon, « Live PCPEEP » (là encore super jeu de mots sous influence), globalement des versions live (et encore plus cacateuses) des chansons du EP.
 



Parallèlement, la famille (dysfonctionnelle) Butthole s’agrandit, et compte dans son rang un nouveau bassiste, Bill Joly, et – histoire d’en rajouter à la cacaphonie – une autre percussionniste, Teresa Taylor, une artiste « art-punk » aussi connue sous le pseudo de Teresa Nervosa. Le groupe prend peu à peu la forme qui va le caractériser jusqu’à la fin des années 80 : un cirque.

S’ensuit une autre année chaotique, mais qui va aboutir à la rencontre d’un personnage déterminant, Corey Rusk, et à l’explosion du groupe. Le nom de Corey Rusk est de nos jours une petite légende dans la sphère rock alternatif, puisqu’il est le patron du mythique label Touch & Go, qui sortira quelques-uns des plus formidables albums de noisy rock des années 80 et 90 (Die Kreuzen, Big Black, The Jesus Lizard, Shellac parmi tant d’autres) et continue d’officier encore, avec une palette élargie, allant de TV On The Radio aux minauderies couineuses des sœurs Cassady (CocoRosie).

L’époque est alors, dans la scène punk-rock, celle des cassettes autoproduites ou des albums copiés sur ce support. Et la démo des Butthole Surfers commence à circuler et à générer un petit culte dans le circuit alternatif U.S. Rusk, qui est alors bassiste des Necros, se voit offrir une copie du forfait musical par Jello Biafra, après que le seul groupe punk-rock originaire de Toledo, Ohio, eut fait la première partie des Dead Kennedys à Detroit. Et adore cet outrage. La cassette se perd, mais fait malencontreusement  (???) de nouveau irruption dans le salon de Rusk par l’entremise d’Ian MacKaye de Minor Threat, un soir où celui-ci crèche chez le futur patron de T & G, et qui lui annonce qu’il a une démo d’un nouveau groupe bizarre appelé les Butthole Surfers.
En 1984, Corey Rusk a repris les commandes d’un label né d’un fanzine, Touch & Go Rekords, avec sa petite amie, Lisa Pfahler. Il est également promoteur de concerts à Detroit et fait venir les grands noms de l’underground punk-rock dans cette ville sinistre et violente. La salle qu’il possède, The Graystone, dans un quartier particulièrement mal famé de Motor City, devient une étape obligée et accueille des légendes comme les Minutemen ou Black Flag. C’est alors qu’Alternative Tentacles refile le bébé du premier Butthole Surfers à Touch & Go. Et les Texans, qui rêvent alors toujours de gloire mais en sont à bosser comme plongeurs, décident « qu’ils sont meilleurs musiciens que plongeurs » (ah bon ?), et décident d’aller voir dans le froid du Michigan si la gloire n’est pas au rendez-vous. Et les cinq membres du groupe (dont un nouveau bassiste, le mal nommé Terence Smart, le précédent « ayant oublié qu’il était dans un groupe » (Leary) – pardon, six, n’oublions pas la femelle pit-bull Mark Farner of The Grand Funk Railroad – bricolent un véhicule de mort pour s’embarquer dans une tournée homérique qui va durer deux ans, et rester comme l'un des moments les plus barbares de la geste picaresque rock’n’roll.
L’odyssée à la Mad Max peut commencer : seul problème, le seul véhicule dont ils disposent est la Chevy Nova du bassiste, à laquelle ils accrochent une remorque U-Haul (matériel de déménagement très fréquent aux Etats-Unis, où la population est très mobile), dans lesquels ils doivent caser : cinq personnes, un chien, deux batteries, deux amplis, deux guitares, deux machines à effets stroboscopiques. Ils réussissent à costumiser la Chevy (simplement en ne gardant que les deux sièges avant), et la redécorent : « Ladykiller » devient le nom de baptême de la bagnole (inscrit sur les flancs du véhicule), de gigantesques « 69 » sont peints sur le capot et le coffre, l’avant de Ladykiller est orné de dents, le pare-choc de fil de fer barbelé. Et c’est ainsi qu’ils traversent des Etats redneck pas particulièrement réputés pour leur ouverture culturelle, direction le Michigan.

Le concert des Butthole Surfers à Detroit bluffe Corey Rusk, qui en reste baba sur le postérieur : « Ils étaient tellement excessifs. Over-the-top. Avec leurs deux batteurs qui se tenaient debout, ils avaient tous l’air d’être complètement possédés ». Touch & Go deviendra plus qu’un label pour Haynes et sa bande de zozos ; une famille de substitution suffisamment généreuse pour subvenir aux besoins de sa turbulente marmaille, suffisamment patiente pour ses rejetons dégénérés qui se font régulièrement coffrer par la police, et la maison des désormais époux Rusk deviendra la base de repli où les desperados du punk viennent se reposer lors de leur légendaire odyssée américaine, à la recherche de drogue, de sexe, et éventuellement de concerts.  La stratégie de Haynes est simple – aussi simple que celle du cow-boy qui débarque ‘in town’ et demande au premier passant où se trouve le saloon et le bordel. Trop stoned pour être bien organisés, les Butthole Surfers s’arrêtent dans les villes un peu au hasard, et demandent où sont les clubs gays ou les bars bizarres, ou les quartiers étudiants. Et réussissent à coup de concerts extrémistes à s’aliéner la totalité du public et à brûler leurs ponts. « Il semble que partout où on jouait, on insultait les gens et on les faisait regretter qu’on soit là », déclara Haynes au fanzine Forced Exposure. « Ca leur prenait quelque chose comme six mois pour qu’ils oublient, dit Leary, et alors on revenait ».  A la question du journaliste « Où est-ce que ça les énervait le plus ? », Haynes rétorque : « Entre les oreilles ».



Consécration de la tournée : les BS jouent au Pyramid Club de New York, salle underground légendaire de l’East Village. Une expérience que beaucoup ne semblent pas prêts d’oublier. Alors que le groupe ouvre le concert avec un maelstrom de bruit assourdissant, Gibby Haynes fait son entrée sur scène le dos à l’audience, avant de se retourner et de révéler un masque de femme transparent, grimaçant et de secouer sa longue et crasseuse chevelure pour éclabousser les premiers rangs des épingles à linge qu’il s’y était mises. Premier choc de l’audience ; qui doit ensuite subir une montée exponentielle dans le jusqu’au-boutisme sonore et la dinguerie la plus incontrôlable. Présents dans la salle, les trois membres fondateurs de Sonic Youth, Thurston Moore, Kim Gordon et Lee Ranaldo, qui adorent le groupe mais n’en croient pas leurs yeux.  Ranaldo : « Quelques soient les dingueries que nous voulions faire, nous les faisions sur scène, et quand nous sortions de scènes, nous n’étions pas des monstres complètement défoncés. Et ces gars-là l’étaient. Sur scène ou dans la vie, il n’y avait aucune barrière entre les deux ».

 

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:49

 

Une autre rencontre déterminante faite au cours de cette tournée est celle de Mark Kramer, bassiste du cultissime  groupe improv/bizarro Shockabilly, et partenaire en crime du génial Eugene Chadbourne (qui continue de nos jours sa carrière underground en jouant sur scène de la guitare avec divers ustensiles de cuisine, et parfois ses petites filles sur scène).



C’est lors d’une tournée à Dallas que Kramer remarque un graffiti dans une loge proclamant « WE ARE THE BUTTHOLE SURFERS, AND WE SHIT WERE WE WANT ».
[1] Et Kramer de s’esclaffer. « Putain, qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?», demande le manager du club. Qui explique au Shockabilly que « c’est une bande de trous-du-culs qui jouaient dans un groupe de rock ».  Plus tard, Kramer est présenté lors d’un concert à Austin à Leary par un tiers, comme « le guitariste d’un groupe de trouducs ». En état de "schmoozer" (en V.O : socialiser bourré) avec le bassiste de la cultissime formation new-yorkaise, Leary lui explique qu’il doit faire la plonge dans un boui-boui craspec dans un quartier de merde, mais que la seule bonne chose est qu’on lui laisse écouter la musique qu’il aime, et qu’il écoute Shockabilly en boucle. L’année suivante, Shockabilly fait une tournée au Texas, avec les B.S en première partie. Kramer se souvient de voir arriver « une espace d’épave semblant faite de bout de trucs épars ramassés dans une décharge (Ladykiller, NDLR), et en descendre cinq membres complètement frits à l’acide et un pit-bull. » Et de conclure : « Dans les yeux de ce chien, gisait tout la paix et la sérénité dont j’allais être privé en traversant le Texas avec ces psychopathes ».

 


Le témoignage de Kramer sur les années barbares de galères, d’outrages et de folie furieuse est à la fois drôle et révélateur du côté sociopathe, extrême, outrageux du mode de vie des Butthole Surfers et de leur musique.  Le bassiste de Shockabilly rencontre les Texans quelques mois après à Big Apple, où ils squattent chez les quelques bonnes âmes assez charitables (ou irresponsables, ou suicidaires) pour les accueillir. Kramer s’étonne notamment que Gibby Haynes soit sortit vivant d’une mégalopole qui était alors connue pour sa violence. « Gibby était complètement pété 24 heures sur 24, complètement ingérable, qu’il soit réveillé ou endormi. En ajoutant l’énorme quantité d’acide qu’il gobait, j’étais en état de peur constante, pour ma vie, la sienne, ou celle de n’importe qui dans la rue aurait eu la malchance de le regarder de travers ». Il se rappelle une ballade dans les rues de New York avec Haynes et compare l’expérience à celle d’être coincé dans une petite cage avec un gorille :

Haynes : « Quoi ? Putain qu’est-ce que tu viens de me  dire, putain ? Espèce de putain d’homosexuel !!! Putain de suceur de bites !!!  Je t’ai entendu !!! J’ai entendu ce que t’as dit !!! Je vais te trancher ta putain de gorge !!! Parle, trouduc ! PARLE MAINTENANT ou t’es mort dans dix secondes !!! »

Kramer : «  J’ai rien dit, Gibby. Je le jure, je veux dire…j’ai bien dit quelque chose il y a cinq ou dix minutes, mais tu ne semblais  pas m’entendre, alors je… »

Haynes : «  Quoi ??? Ne me traite jamais de ça ou alors je te baise le crâne avec ma petite bite de Texan !!! OK ?? OK ??? Tu me comprends, maintenant, espèce de petit enculé de New York City ?!! Ou tu veux mourir tout de suite ici avec ta putain de tronche clouée à mon entrejambe ??!! »

Le reste du groupe constitue également un motif de curiosité. « En regardant dans les yeux de King, j’aperçus une lueur d’intelligence, mais en fait, pour une raison ou une autre, il pouvait à peine parler », s’amuse Kramer. « Teresa semblait muette et dépourvue d’expression faciale». « Et pourtant sur scène ils revenaient à la vie en jouant avec une force qui redéfinit, pour moi, le terme ‘sans pitié’», se souvient-il perplexe.



Quant aux finances du groupe, elles sont quasi-inexistantes, son régime alimentaire est essentiellement constitué de drogue et d’alcool, et ils en sont réduits à fouiller les poubelles pour retrouver les canettes consignées pour assurer leur train de vie. Ils dorment dans un van nouvellement acheté (et qui va se révéler être une épave pourrie) dans une rue craignos du Lower East Side, et ce style de vie crève-la-faim confine, selon les souvenirs rétrospectifs des membres des B.S, au suicide collectif. Le bassiste accuse le coup et se met en crier, en pleine rue : « I NEED MILK ! MY BODY NEEDS MILK !!! », avant de se tourner vers King Coffey, et lui demander, avec un brin de sagesse : « Mais pourquoi fais-tu cela ? C’est de la dinguerie ! ». Lequel Coffey de répondre : « Je fais ça, Terence, parce que je préfère être à New York, avec un groupe qui déchire, plutôt que de laver la vaisselle des autres pour pouvoir vivre. C’est ce que je veux faire. C’est mon truc ».

Déjà mentalement frappadingue, Gibby Haynes sidère ses compères par sa capacité à choper toutes les saloperies alentour. Leary : « Je me souviens que Gibby choppait la grippe, et six mois après il avait toujours la grippe. Dingue ». Le guitariste des B.S s’étonne d’être encore en vie : « C’était comme d’être dans un état de suicide permanent. C’était pas, "ouais, on va avoir plus de succès, et se faire plein de fric. C’était plus, on va bien se marrer avant que ça finisse et qu’on n’en sorte pas" ». Les années barbares des Butthole Surfers sont donc celles des vaches maigres et enragées, et de l’hédonisme jusqu’au-boutiste. Mais ces années de galère (formatrices) vont faire du groupe, dès lors qu’il rencontrera le succès tant attendu, un groupe revanchard, et dont les pratiques en termes d’argent tiendront plus du grand banditisme que de l’économie vertueuse chère à certains membres de la communauté punk-rock.  A l’heure où le groupe décolle, se taille un succès plus que d’estime, et déchaîne un véritable culte (notamment à l’apogée de leur carrière, vers 1987 et leur meilleur album, « Locust Abortion Technician », époque à laquelle le culte commence à gagner l’Europe), et que leurs besoins en accessoires de toutes sortes nécessaires à leur Barnum psychotique explosent, la gloutonnerie financière des B.S, et leur cupidité avouée fait tâche dans un circuit encore globalement attaché au D.I.Y et au refus des pratiques des majors. Au point que de nombreux membres de l’underground chers à l’éthique des débuts du punk-rock se déclarent alors dégoûtés par les appétits financiers de Haynes et Leary.

 
Anarchistes sur scène et terroristes musicaux, les deux Texans vont vite apprendre, une fois leur position sur la scène musicale établie, à tout monnayer très cher. « En tant que groupe, ils étaient grossièrement manipulateurs et exigeants. S’il leur était possible de tirer avantage de quiconque, ils le faisaient – avec bonheur – et ils se sentaient justifiés de faire ainsi parce que c’était leur gagne-pain », raconte cette grande gueule notoire qu'est Steve Albini. Leur ancien parrain, Jello Biafra, a une vue similaire : « Dès qu’il s’agit de business, ‘durs’  est une façon de parler d'eux. J’ai entendu le terme « coupe-gorge » utilisé assez souvent à leur sujet. Disons qu’ils ont en eux la mentalité de fauves texans ». Les années de galère nomade, fauchée et déjantée n’ont jamais été un style de vie consenti pour Haynes et Leary, qui rêvent toujours de devenir des stars et de gagner plein de poniak (pour consommer plus de drogues) et n’ont rien en commun avec la morale janséniste du punk-rock telle qu’elle a été incarnée par des groupes comme Minor Threat ou Fugazi. En fait, à mesure que la réputation du groupe grandit, les B.S n’auront de cesse de cracher sur le rock underground. « Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de gens cool de mes années indé. C’est là où j’ai appris à me faire entuber » (Leary). Sachant qu’en même temps l’époque les Surfers commencent à laisser une longue traînée d’ennemis et d'anciens collaborateurs derrière eux, les ayant arnaqué, pas payés, et traités le plus souvent comme  de l’eau de chiotte. A l’époque (1992) où les Surfers signent sur une major – gros scandale dans la communauté indie, mais pas une grosse surprise – et commencent à livrer une série d’albums plus commerciaux, globalement dépourvus d’intérêt, et franchement dispensables, Leary règlera ses comptes avec la communauté indé, se justifiant d’être un « sell out » avec un cynisme qui laisse baba : « Nous ne nous sommes jamais sentis comme faisant partie de cette communauté, mais vraiment pas du tout. Nous jouions devant son public, mais nous ne faisions partie en rien de cette scène ». Si les Butthole Surfers ont utilisé la scène alternative comme un tremplin, Leary rappelle que l’appât du gain, autant que le goût pour la défonce et la déjante, a toujours été présent dans les motivations du groupe – loin de l’éthique de labels comme Dischord, Touch & Go, ou SST (le D.Y.I, le réveil de la conscience des individus, l’engagement, le refus du compromis, l’intégrité, l’hostilité envers les majors). Paul Leary : « Notre but était de faire partie du circuit marchand, ce que nous avons fait finalement. Je n’ai jamais compris toute cette merde sur l’éthique – vous voyez, être autonome, cette façon de faire est la bonne façon de faire, gna gna gna. Non, toute cette merde me fait chier ».
Etudiant en commerce un jour, étudiant en commerce toujours...

Mais, entre les années crève-la-faim et le virage à 180 degrés de la fin des années 80, les Butthole Surfers vont atteindre des sommets dans le trash, le grotesque, le délirant, le dadaïsme, le n’importe quoi, le primitif, la sauvagerie, le pas montrable, le mauvais goût – et produire quelques monuments de rock régressif, tout en s’affirmant comme une attraction scénique d’un extrémisme rarement atteint. Et - à leur crédit - avec une sincérité jubilatoire dans la folie et la volonté d’agresser, de choquer sans égal dans le rock indépendant de l’époque.

 


[1] Allusion à un graffiti à contenu similaire signé par Mick Jagger au milieu des années 60 après qu’il se fût fait serré par les flics à pisser sur la voie publique. Connaissaient leur histoire du rock, les BS…

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:48

 

 

 

Leur premier effort pour Touch & Go sort fin 1984, sous le titre éminemment buttholesurferien de « Psychic…Powerless…Another Man’s Sac », collision de mots quasi-Beckettienne avec son inévitable fond de pensée  scato/drogue.  Comme tous les albums des Butthole Surfers de la grande époque, le contenu musical (????) est un gloubiboulga d’influences musicales contradictoires passées à la moulinette des manipulations d’esprits dérangés. On ne sait jamais si l’on est dans l’hommage ou dans la parodie : on détecte là une énorme influence de ce groupe scandaleusement sous-estimé qu’est Flipper, un son slow-core punk  lourdingue incompétent et malsain, profondément nihiliste ; une admiration pour les stridences abrasives-fil de fer barbelé de la guitare de Keith Levene sur le « Metal Box » de P.I.L ; des montages sonores dans l’esprit des Residents ; des embardées épileptiques à la Birthday Party. Mais les références peuvent autant bien être – sans que l’on sache authentiquement si c’est par acte de rébellion par admiration perverse – le pire du rock des années 70 ou de la musique commerciale des années 80. Une fois sur la platine, « Psychic…Powerless…Another Man’s Sac » laisse peu d’autres loisirs que de l’écouter ou de le défénestrer ; pas question de lire un livre ou de le passer entre amis comme fond sonore.  Son écoute est à la fois pénible, drôle, et perturbante. Leary : « Nous venions du même endroit où on haïssait tout ce qu’on y écoutait, et nous voulions faire quelque chose qui était encore pire et que les gens haïraient encore plus tout, en étant payés pour faire ça ».

A la fois la musique et le visuel semblent vouloir donner  le ton : des photos de personnes dermatologiquement endommagées, gribouillées par Haynes et Leary, style gosse de trois ans qui gribouille le dossier-pour-le-boulot-vachement-important-de-papa. Tout semble conspirer pour vouloir donner l’envie de faire vomir. La démarche analo-régressive atteint son sommet sur le titre « Lady Sniff », sorte de collage entrecoupé d’interventions cacophoniques de la guitare de Leary, où l’on peut entendre des samples de télévision japonaise, des bruits de vomissement, des cris d’oiseaux, des rots, crachats et pets de Gibby Haynes, qui répète comme dans un mantra : « Pass me some of that dumb-ass over there, hey boy, I tell ya » avec le pire accent de bouseux qui soit. Décérébrant. 

Leur effort (???) suivant poursuivra dans la même veine : une sorte de groupe heavy-metal essayant de faire des reprises des Pink Floyd, avec comme leader Hannibal Lector dirigeant en chef d’orchestre John Wayne Gacy Jr et Gary Ridgway. Le titre du disque, « Rembrandt Pussyhorse », inaugure la tradition du groupe à baptiser leurs opus de noms nonsensiques à trois mois. D’ailleurs, à part Haynes et Leary, personne dans le groupe ne semblait bien comprendre les titres, mais qu’importe. « Rembrandt » est un chouïa moins affreux que « Psychic… », mais participe de la même démarche : une sorte de post-punk, flirtant avec la No Wave, extrêmement débiteur au Public Image Limited de l’époque « Metal Box »/ « Flowers of Romance »,  mélangé à une bouillie heavy-metal, et utilisant des effets de groupe à succès de l’époque (cymbales qui font pschiii, voix synthétiques…).


Le disque, toujours entre l’agression et la parodie, passe en quelques morceaux, minutes, secondes, minutes/secondes dans le morceau, du punk au gothique, de l’indus au psyché, voire à une sorte de pré-techno (rythmique tribale aidant). « Creep In The Cellar » est un titre qui peut foutre la chair de poule tant il semble interprété par un serial-killer potentiel, avec son côté chanson à boire passée au ralenti et semblant conjurer Freddy Krueger d’apparaître. Et c’est un monument de la méthode de travail (on rigole) d’un groupe qui carbure notoirement au Vittel-Fraise : durant la séance d’over dubs du titre, l’ingénieur du son et le tandem Haynes/Leary s’aperçoivent que la cassette de leur session a été enregistrée sur une cassette déjà utilisée pour celle d’un groupe de country qui n’avait pas réglé sa facture : on pouvait y entendre, passé à l’envers, le son d’une flûte irlandaise. Evidemment, au fur et à mesure que la bande se déroule, les deux cinglés adorent l’idée. Heureux accident industriel qui rend la chanson encore un peu plus tordue. Sur le disque, Haynes chante à peine, préférant délivrer des prouesses vocales cauchemardesques, allant du hurlement au grognement, du marmonnement au cri primal, le tout passé un peu au hasard des effets de la console du studio, bidouillant au pif et manipulant sa voix au maximum avec un enthousiasme de gamin dans une chocolaterie : « C’est juste que, vous voyez, il y a plein de boutons, et on peut le faire. C’est un peu comme demander pourquoi un chien se lèche les couilles. Et cela me permet d’exprimer mes multiples personnalités ». Inutile de dire qu’elles sont toutes aussi inquiétantes les unes que les autres, ses multiples personnalités.  Autre grand moment de l’album, la reprise carnavalesque du thème de la série Perry Mason, sur laquelle il imite d’une façon proprement repoussante l’accent anglais en répétant la profession de foi des B.S. On dirait un prof’ de "public school" en pleine crise de démence pédophile.

 
« Rembrandt Pussyhorse » recevra des critiques élogieuses, comme celle de Bruce Pavitt (futur fondateur du label Sub Pop, et précurseur du grunge) dans le Seattle Rocket : « C’est le disque le plus cool jamais fait. Ces éclats déchaînés, surréalistes d’imagination débridée suffisent à faire oublier pour toujours des années d’endoctrinement par l’école et la télévision. Il est enfin possible de faire tout le bordel que vous voulez faire. Et ce n’est qu’un commencement ».
La tournée hallucinée des Butthole Surfers au travers du continent nord-américain continue : Chicago, Detroit (où « les gens nous balançaient des bouts de viande, c’est une ville vraiment cool pour nous »), Seattle (où ils restent un mois et font une grosse impression sur la scène locale, dont  - hélas - le futur guitariste de Soundgarden), avant de finir à San Francisco en 1985. Mais les Surfers ont la bougeotte : lors d’une après-midi de glande à tripper au LSD, ils décident en blaguant de foutre le camp pour Athens, Géorgie, ville des B 52’s et de R.E.M. Et aussi une Mecque pour drogués de tous poils. Avec un but avoué : traquer et harceler R.E.M.
Direction la Géorgie, où ils atterrissent dans un bled de la banlieue, et dans lequel ils vont rester sept mois, à préparer leurs nouveaux crimes sonores… et harceler R.E.M.
La relation amour/haine des B.S pour un groupe comme R.E.M, qui appartenait à une autre planète musicale, peut paraître surprenante. Mais Leary et Haynes doivent avouer que les « catchy tunes » du groupe de Michael Stipe leur hantent la tête, et surtout, alors que R.E.M est un groupe qui commence à faire pas mal d’argent, qu'« ils en étaient jaloux comme pas possible » (King Coffey).  Les BS joueront d’ailleurs régulièrement en concert une version hideuse, forcément hideuse, du hit « The One I Love ». Le style de vie géorgien de Haynes et sa bande ne s’améliore pas, bien au contraire. Et leur séjour dans l’ouest prospère du sud de la Mason-Dixon Line culmine avec une anecdote dadaïste, débile et hilarante.

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:47

 

Après un show à Atlanta, les Butthole Surfers crèchent chez une amie, dont la petite sœur fréquente Amy Carter – la fifille de l’ancien président des Etats-Unis et marchand de cacahouètes Jimmy Carter. Fifille Carter évite la bande de rockeurs dégénérés, et attend dans la chambre de son amie que son père passe la prendre en voiture, vers quatre heures du matin. Peu avant l’heure due, Amy Carter descend sa valise dans l’entrée, près du salon où les BS sont en train de se rendre encore plus stoned. Haynes en profite subrepticement pour aller frotter son pénis et ses parties génitales contre la valise. A l’heure prévue, ils voient – non sans flipper, abus de Mariejeanne et d’acide aidant - le dispositif de sécurité et les gardes du corps arriver. Et Haynes et sa bande d’observer la scène depuis une chambre au premier étage, hilares : Amy Carter prend sa valise, la porte devant la limousine de l’ancien président, qui prend à son tour la valise souillée par l’appareil génital de Gibby Jerome Haynes, et la met dans le coffre. L’ancien président de la première puissance au monde ne se sera jamais douté que la valise qu’il a touchée, et été maculée des fluides de la zigounette et des coucougnettes du plus dépravé des chanteurs de punk-rock …
Haynes et sa bande se rappelleront de cette blague d’un âge mental de 12 ans comme l’un des plus gros fous rires de leurs années sauvages.

Les Butthole Surfers perdent de nouveau un bassiste, Smart, qui aspire à revenir à mode de vie plus sain, et s’exclame un soir où les membres du combo doivent dormir à même le sol d’un rade underground craspec, en hurlant : « POURQUOI ? POURQUOI ON FAIT CA ???? ». « Ben, c’est marrant », répondent les membres du cirque B.H. Exit Terence Smart, débarque un pauv’gars canadien de dix-neuf ans, Trevor Malcolm, qui ne doit pas savoir où il a mis les pieds.  Sa contribution : un tuba (volé) qui sera bientôt de nouveau saisi par la police.

Des années de tournées intensives ont, via le bouche-à-oreille et les fanzines, installés la réputation  des B.S comme un grand groupe de scène, ou plutôt un freak-show physiquement et visuellement outrancier. Il faut dire qu’Haynes et Leary mettent le paquet pour les shows soient les plus agressifs pour l’oeil. La collection de films projetés sur un drap en arrière-plan s’agrandit et enfonce un peu plus le clou dans la volonté du groupe de se vautrer dans l’obsession de l’anormal, du hideux, du difforme, du purulent ; à l’agression sonore s’ajoute le crime contre la rétine (comme si l’aspect physique du groupe ne suffisait pas…). Leur stock de films commence à prendre une première ampleur grâce à Teresa Taylor, qui en sa qualité d’étudiante à l’université du Texas, peut avoir accès à la filmothèque de la fac.  Leurs munitions ? Des films montrant des autopsies, des explosions atomiques, des scènes de chirurgie esthétique faciale, des personnes atteintes de crises d’épilepsie, etc...Leary regrette encore de ne jamais pu avoir accès à « Operation Dry Pants », un film éducatif à l’intention d’enfants trisomiques pour leur apprendre les règles d’hygiène aux toilettes.
Mais cela ne devait pour le coup décourager l’inextinguible fascination pour le pire de Gibby Haynes, qui réussit un hold-up en se faisant passer pour « Dr Haynes, de l’Université du Texas », pour piocher dans le catalogue de films médicaux de l’institution. Le sommet de leurs shows devient un temps un film montrant une opération de reconstruction pénienne  après un accident de moissonneuse-batteuse (question de l'auteur : mais comment le pauvre gars s'y est pris ???). Coffey : « Je me rappelle le jour où c’est arrivé par la poste. On l’a projeté et on s’est mis à hurler d’horreur ». Pas une raison, en tous cas, pour se priver du plaisir de le projeter sur scène, parfois même à l’envers. « Ca semblait juste très drôle », ajoutera Leary.

Musique violente et insane ;  films cauchemardesques. Beaucoup se souviennent avoir vu des gens hurler de dégoût, voire vomir et quitter la salle en état de choc. « C’était ce qu’on voulait », dira Taylor. Des aspects les plus malsains de prestations live de Surfers, Leary dira : «  C’étant marrant, je veux dire : la musique rock doit être quelque chose que ta maman doit haïr – si tu veux que cela soit satisfaisant. Nous faisions de la musique que les mamans détesteraient vraiment, et ça comprend les shows : avec de la nudité et de la violence et des flammes et de la fumée, et une musique hideuse, assourdissante, et qui te fait mal partout ». Les mômans (on doute qu’une môman aurait effectivement supporté plus d’une minute de cette ménagerie sauvage) n’étaient pas les seules que les B.S cherchaient à choquer : toute personne sous influence cannabique ou, pire encore, trippant au L.S.D, devait voir son trip virer au cauchemar. « J’ai toujours pensé que nous devions être un groupe abominable à voir sous acide », se souvient King Coffey, « vraiment, une très, très, très mauvaise idée ».  Le groupe apprend aussi à doser ses effets, en mêlant des chutes de films sous-marins, des programmes télé sur la nature, et même des épisodes de « Drôles de Dames », afin de rendre le contraste avec les autres horreurs plus choquant et vomitif.

Dans leur taudis de Winterville, près d’Athens, les Butthole Surfers enregistrent leur nouvel effort : « Cream Corn from the socket of Davis », dont le titre vient d’un projet de pochette montrant de la bouillie de maïs jaillir de l’orbite de Sammy Davis Jr (qui portait un œil de verre, comme nul n’est censé l’ignorer). Mais même Leary a tiqué devant « la brutalité » de l’imagerie, qui ne restera que de façon cryptique dans le titre. Même topo musicalement : un mélange de psychobilly, de punk, de post-punk, rythmé de façon tribale – avec la finesse de la démarche d’un dinosaure -, une bouillie évoquant toujours le groupe de John Lydon, mais sous L.S.D, ponctué des habituels vocaux gutturaux distordus de Haynes, le tout évoquant toujours une sorte de cartoon de Tex Avery mis en musique par des Texans ayant aspiré de l’hélium et des laxatifs avant de chanter. Si « Moving to Florida », morceau sur lequel le chanteur (toujours du mal à employer ce mot à propos de ce type-là) monologue sur son envie d’atomiser la Floride - ce qui n’est pas rétrospectivement une si mauvaise idée concernant l’Etat qui a élu Jeb  Bush - est un morceau de choix en termes de dinguerie hilare,  le disque ressemble plus à une resucée des précédents efforts, on tourne en rond sur bien des points. Sauf que la donne est plus que jamais posée et que le fond de commerce de l’imaginaire des Surfers  – les folies et perversions américaines, les hommes d’affaire corrompus, les politiciens sadiques, les pratiques sexuelles déviantes, l’inceste, les cow-boys schizophrènes, les mauvais trips, les amoureux de la Bible zoophiles – semble toujours se vautrer dans une certaine fascination pour le pire, ou de moins refuse de simuler la moindre distance critique, à la différence d’un groupe comme le Big Black de Steve Albini, par exemple (qui lui aussi produit un flot de textes malsains sur fond de stridences lobotomisantes, on pense à « Jordan, Minnesota », cette provocation cauchemardesque basée sur un fait réel – la pratique ritualisée de la pédophilie, du viol et de l’inceste dans un village reculé dans cet Etat où virent le jour les frères Coen). A la différence du gringalet intello de Big Black, qui produit des chansons choquantes mais animées par un réel dégoût et une démarche journalistique « behavioriste », les Butthole Surfers réussissent toujours à créer un réel malaise en semblant, volontairement ou non, jouir de cet univers cauchemardesque, voire en être les acteurs.

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:46

 


Les B.S perdent de nouveau leur bassiste, Malcolm en ayant sa claque de cette clique de fous et de la façon dont il y est traité en son sein. Après qu’un autre bassiste les eut joints pour une série de concerts dans le Midwest, mais refuse de s’embarquer pour la tournée européenne à venir, et quitte le groupe, Haynes et Leary se tournent de nouveau vers Kramer et lui ordonnent de les rejoindre pour le vieux continent en ces termes : « Kramer, t’a pas intérêt à avoir menti quand tu as dit que tu voulais jouer avec nous encore plus que tu voulais baiser ta petite sœur, parce qu'on a besoin de toi grave ».  Et Kramer de rejoindre, de nouveau, les Surfers.

Une des dernières dates américaines avant l’Europe donne lieu à une des anecdotes les plus cocasses de l’histoire des Butthole Surfers. Censés jouer à Trenton, dans le New Jersey, le groupe se démerde encore pour se pointer à la bourre, et apprend que le management les a remplacés par les… Replacements[1].  Haynes réussit à convaincre les propriétaires de la salle de les laisser jouer en première partie, sous le nom de Playtex Butt Agememnons. La rencontre entre les B.S et le groupe de punk lourdingue de Paul Westerberg est tendue, Haynes et Leary se lançant à une chasse à l’acide frénétique. Si les Remplacements n’ont pas non plus la réputation d'être des enfants de chœur (ils tournent plutôt à la bibine et au speed), ils sont effrayés par la bande de fous furieux. Un roadie témoignera pour un fanzine : « Je me rappelle qu’ils demandaient à tout le monde où ils pourraient trouver de l’acide. Ils étaient complètement fous. Ils nous faisaient vraiment peur. Ils nous faisaient peur à nous en faire chier dans notre froc ».

Il est vrai que la consommation de L.S.D de la plupart des membres du groupes, dont tous les témoins s’accordent à dire qu’ils étaient sous trip pendant tous leurs concerts (King Coffey rectifie : « Pas tous les concerts.  Personnellement, je ne peux pas jouer de la batterie sous acide. La fois où je l’ai fait, j’étais un peu perdu niveau rythmique »), est,  en quantités énormes,  le régime de base des B.S. A défaut d’acide, ils doivent au moins tourner à l’herbe.
Et leur tournée européenne, où ils ont moins facilement accès à leur drogue de prédilection, atteint donc des sommets dans le chaos et la violence : « On buvait encore plus pour compenser, et on était encore plus énervés parce qu’il n’y avait pas d’herbe dans le coin, et on faisait des concerts littéralement violents dans lesquels les gens se faisaient cogner dessus. On pissait sur quiconque était à notre portée ou on frappait » (Coffey).  Pour des blaireaux de Texans givrés jamais sortis de leur pays, l’Europe est une expérience autre : « C’était comme aller sur la lune », raconte Leary, qui avec un bon fond de péquenot-attitude texane, découvrit que « ces gens sont différents, là-bas. Ca vous donne envie de frapper encore plus fort, c’est un environnement étranger, et au bout d’un moment ils commencent tous à vous faire chier ».  Alors que beaucoup de groupes indépendants de l’époque auraient rêvé de faire une tournée en Europe, où les groupes sont mieux payés, logés à l’hôtel et nourris, le tourisme, la découverte et l’exotisme font peu partie de l’éducation (???) des bouseux frits à l’acide. « Ils vous donnent des tas de merde à manger. Ils vous donnent des gâteaux.  Je vous le dis,  je veux plus rien avoir à faire avec ces Allemands ; ils veulent vous faire visiter leur ville ». 

C’est pendant le gigantesque festival Pandora’s Box, aux Pays-Bas, que le public européen va pouvoir éprouver l’étendue de la dinguerie du cirque B.S.  Une date importante, puisque le festival est l’un des plus gros et des plus suivis en Europe. Et  peut permettre au groupe d’asseoir un peu plus son culte au-delà des frontières américaines, et de devenir un des plus gros noms de la scène rock alternative. A l’heure de la balance, Kramer découvre un Gibby Haynes dans un état d’ultra-défonce ultra avancé : «Il avait gobé quatre tablettes d’acide et bu une bouteille de Jim Beam avant le début de la balance ». Pendant laquelle il disparait dans la nature batave. Paul Leary, qui fonde d’énormes espoirs en termes commerciaux sur cette apparition dans ce festival, pête les plombs devant le reste du groupe, désemparé : « Que ce connard aille se faire enculer ! Je hais ce putain de groupe, je jure devant Jésus sur sa croix, je hais ce putain de groupe encore plus que je me déteste moi-même. Et c’est déjà beaucoup. Je m’en fous si on ne joue plus ». Kramer est mandaté pour retrouver le chanteur égaré - qui a oublié son propre concert – et le retrouve, après avoir inspecté tous les plateaux où les différents concerts ont lieu (et ils étaient nombreux), devant la scène où joue Nick Cave and the Bad Seeds. Nu comme un ver, tentant de grimper sur la scène, y réussissant parfois, avant de s’en faire éjecter par les durs à cuire du service de sécurité. Après de multiples tentatives d’escalade de la scène, Gibby Haynes (et son crâne) va rencontrer un objet contondant qui fait  mal : la botte militaire à bout ferré que porte le guitariste des Bad Seeds, l’extrémiste teuton de notoriété neubauteunienne, Blixa Bargeld. Coup de tatane qui produit l’effet recherché, et neutralise Haynes, qui va atterrir inconscient sur le devant de la scène. Pris de panique, Kramer  se rue au secours de son compagnon en crimes musicaux, lequel ne semble plus respirer. Mais le répit n’est que de courte durée : « Je lui tape sur l’épaule, et soudainement, il se relève, comme un volcan, et commence à foutre des coups de poing dans toutes les directions ». Et s’agrippe à toutes les minettes alentour, commettant force pelotage, non sans provoquer l’ire des petits copains desdites minettes et des gorilles du service de sécurité. Qui vont laisser, voire participer, à l’exception punitive que vont mener les petits copains offensés, et Nick Cave, descendu de scène, pour calmer le trublion et lui administrer « une raclée complète, un tabassage en règle, avec des coups dans le ventre, sur les épaules, la tête », et qui va estourbir un Gibby de nouveau inconscient.

…pour quelques minutes : dès que les molosses de la sécurité ont regagné leurs postes, Haynes se relève, et se met à hurler à l’encontre de l’assemblée : « ESPECE DE PEDES D’HOLLANDAIS !!!! PUTAIN DE FOUTUS CONNARDS DE PEDES HOLLANDAIS !!! TOUT UN PUTAIN DE PAYS ENTIER AVEC RIEN D’AUTRE QUE DES FOUTREURS D’ETRONS !!! JE VOUS ENCULE TOUS AU CIEL COMME EN ENFER !!! ALLLLLLEEEEEZ VOUS FAIRE FOUUUUUUUUUTRE !!! ».

Les témoins de la scène se rappellent que s’ensuit alors une mémorable chasse au fauve dans tout le complexe hébergeant le festival : « Un truc que l’on aurait même pas imaginé  en rêve », se souvient Kramer, qui dépeint la scène sans que l’on ait besoin de rajouter quelque chose : « Aussi nu que le jour où il était né, couvert de bleus et de sang, en plein délire, cette icône de la musique moderne était en train de courir comme Jesse Owens dans tout le complexe, il montait les étages, les descendait aussitôt, prenant tous les verres de bières qui lui passaient à portée de main, en buvant un peu de bière, avant de les balancer sur le public, en bas, en haut, au rythme de sa course effrénée ».


Kramer arrive à retrouver Haynes au moment où il se fait ceinturer par une vingtaine de molosses chargés de la sécurité. « Gibby est complètement fou, mais pas stupide ». Le chanteur pris au piège se met alors à hurler : « CHUIS DESOLE !!! PUTAIN CHUIS DESOLE !!!! S’IL VOUS PLAIT ARRETEZ DE ME COGNER !!! J’AI UNE TUMEUR AU CERVEAU !!!  JE PEUX PAS M’EMPECHER D’ETRE COMME CA !!!! S’Il VOUS PLAIT ARRETEZ DE ME BATTRE !!! C’EST CONTRE MA RELIGION !!! ».

Magnanime, le service de sécurité le laisse partir et se rabattre vers la loge réservée au groupe. Dans laquelle s’ensuit une peignée mémorable entre un Haynes à l’état sauvage et un Leary tout colère. Kramer, qui écoute la scène de ménage derrière la porte, entend force imprécations, fracas, bris d’objets, hurlements, insultes, et trouve finalement le courage d’ouvrir la porte, pour découvrir les deux membres fondateurs des  Butthole Surfers dans un grand moment du classique rock’n’roll : la mise à sac, complète et méthodique, de leur loge, les deux compères essayant de s’occire à coups de bouteilles, de guitares, de chaises, mais ne réussissant à l’arrivée qu’à créer un champ de ruines. Kramer se remémore avoir vu  "l’exemple le plus puissant de mauvaise conduite de" sa vie. « A ce jour, plus de quinze ans après, je n’ai pas de souvenir plus vif de l’effet que la musique rock puisse avoir sur l’être humain ».

Moment de magie dans cette scène de chaos entre deux acid-freaks : un homme entre dans la loge, et demande placidement, faisant semblant de ne pas s’être aperçu d’avoir atterri dans un mini-Beyrouth, si on peut lui prêter une guitare.

- « EMPRUNTER UNE GUITARE ???? BEN QUOI, PUTAIN T’ES QUOI AU JUSTE ???? », se met à hurler Haynes.
- « Je m’appelle Alex Chilton », répond avec un calme olympien l’ancien leader de Big Star à Gibby, qui  reste bouche bée, comme un gosse surpris en train de piquer une grosse crise par le mec le plus cool du lycée.
- « Prenez ce que vous voulez », dit Haynes, en essayant de trouver des guitares qui ont échappé au pugilat.

Mais, malgré ce court moment de répit,  la prestation néerlandaise des Butthole Surfers ce soir-là avait vocation à tutoyer les sommets du chaos : avant d’entrer sur scène, Gibby Haynes engloutit presque cul-sec l’intégralité d’une bouteille de vin rouge. Quelques minutes après que le set eut commencé, il se lance dans un périlleux exercice de stage-diving, et saute de la scène avant de voir le public s’écarter "comme la mer Rouge". Et de finir au sol, la tête la première, complètement sonné, cascade qui suscite une pluie d’applaudissements de la part du service de sécurité, franchement hilare. Le chanteur essaie péniblement de se relever, mais, comme le décrit Kramer, « il essaie de bouger, et s’effondre à nouveau, et du vomi commence à sortir de sa bouche ».


A la plus grande surprise des autres membres du groupe, Gibby Jerome Haynes se déclara à l'issue du show furieux d’avoir été inconscient pendant la quasi-intégralité du concert d'un groupe dont il était censé, tout de même, être, sinon le leader, du moins la tête pensante. Et Haynes de se tourner vers les organisateurs de Pandora’s Box en exigeant d’être payé dans les cinq minutes qui suivent sous peine de s’en « prendre à leurs testicules hollandaises ».  Effrayés, les Bataves, qui ont l’habitude de mener des affaires de façon carrée, lui donnent une liasse de Florins.
Qu’Haynes emporte dans sa loge, glisse dans un slip qu’il cache dans un étui de guitare, avant d’oublier, au bout de quelques minutes, que le groupe A ETE PAYE. Et de repiquer une crise, de poursuivre nu comme un ver les membres de l’équipe du festival,  hurlant à l’arnaque : « PUTAIN DE PEDES HOLLANDAIS !!! UN PAYS ENTIER DE REINES DU SUCAGE DE BITES !!!!  PUTAIN VOUS M’AVEZ TABASSE ET VOUS NOUS ARNAQUEZ !!!! LEQUEL D’ENTRE VOUS, BANDE DE PEDES, NOUS A VOLE NOTRE FRIC ??? PUTAIN DE PEDES HOLLANDAIS !!!! ». 

S’ensuit une autre chasse au Gibby dans tout le complexe, des tractations déraisonnées, la libération du chanteur par des molosses qui rêvent depuis une demi-journée de lui administrer la correction qu’il mérite, puis une autre course de Haynes au travers de la salle, proférant force obscénités, volant tout verre de bière à portée de main, en buvant le contenu, avant de se servir du gobelet comme projectile.

N’importe quel individu se comportant de telle façon aurait été arrêté pour trouble à l’ordre public. N’importe quel artiste ayant été absent au concert de son groupe, ou inconscient pendant la quasi-totalité du show, aurait été la risée du public ou de la critique, ou l’objet d’amusement d’observateurs ignorants de la débauche texane. Mais nous sommes dans le rock’n’roll, les valeurs sont inversées : plus extrême, plus débile, plus violent, mieux c’est. La presse musicale néerlandaise fait des Butthole Surfers LA sensation du festival Pandora’s Box. Qui, quand ils reviendront plus tard au pays du petit pain au hareng, s’attendront dire : « C’est dommage que vous ne tabassiez plus les gens ».  La réputation des B.S en Europe est lancée.

Shockabilly et les Butthole Surfers commencent à devenir des noms connus dans la scène underground européenne, même si le groupe de Kramer jouit d’une renommée plus ancienne et mieux établie. Au point que certains organisateurs de concerts pas très scrupuleux n’hésitent pas à faire venir les B.S en les faisant passer pour Shockabilly. Une petite approximation, ne chipotons pas, hein ? le bassiste est bien un membre de Shockabilly. Mais les B.S ont leur fierté, et justement, ils sont plutôt du genre à chipoter. C’est ainsi que Leary se met très en colère quand il s’aperçoit de la supercherie montée par un promoteur qui les a fait venir à Stavanger, ville de Norvège connue pour sa prospérité due à l’industrie pétrolière, son ennui quasi-polaire (qui en fait une des villes comptant le plus de toxicomanes au pays des fjords, ce qui avait au départ tout pour plaire à Gibby et sa bande), et son école d’ingénieurs.  Ingénieurs qui, justement, entendent fêter la fin de l’année en écoutant du punk-rock, et constituent le public d’un concert lui aussi destiné à entrer dans la légende. Offensé de voir son groupe pris pour une poire, Leary refuse de jouer et se promène sur scène, le slip baissé sur les chevilles, pendant suffisamment de temps pour que quelqu’un prévienne la police. A l’arrivée de laquelle le guitariste se claquemure dans sa loge, pendant que Kramer et Haynes réussissent à convaincre les pandores, que non, on va le calmer, il sera sage, et tout, et on va faire un concert très décent, sans zigounette. Indulgence de la police norvégienne, qui laisse le concert se poursuivre.
Ce seront les Butthole Surfers qui seront moins indulgents envers le public d’étudiants de Stavanger. « Ils avaient tous des coupes de cheveux style Aha, et ils nous regardaient jouer les bras croisés », se souvient King Coffey avec une certaine tendresse pour ce show. « Ca devenait évident que ces mecs étaient des trous-du-culs, alors Gibby a lancé « Fuck you, guys », et a demandé à tout le monde de quitter la salle ». Stupéfaction des étudiants ingénieurs blondinets, qui comprennent alors à leur corps défendant ce que vaut une injonction gybienne : avec force pluie de coups, lancers de bouteilles, chaises, objets divers, le colosse au cervelet frit à l’acide réussit à faire sortir tout le monde de la salle. Le groupe recommence à jouer, dans une salle vide ; mais petit à petit, les étudiants se mettent dans la tête l'idée bizarre que ces gens-là se sont calmés, et  qu’ils sont de nouveau les bienvenus dans la salle. Fatale erreur. Pendant près d’une demi-heure, quiconque ose pénétrer dans la salle se voit de nouveau molester par Gibby Haynes, et encore, et encore, et encore...jusqu’à ce que le groupe finisse son set dans une salle dans laquelle personne n’ose s’aventurer. Conclusion de Coffey : « C’était plutôt marrant, comme ça, de forcer littéralement les gens à sortir de la salle pendant un concert ».



[1] « We were replaced by The Replacements ! », notera avec philosophie King Coffey.

 

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:45


1986 voit les Butthole Surfers entreprendre une nouvelle tournée aux Etats-Unis, mais sans Kramer à la basse ; celui-ci est victime d’une intoxication alimentaire – qui n’est peut-être qu’un prétexte commode pour quitter une bande de fous assez stressante, notamment du fait que le van de tournée était conduit nuitamment par un type constamment en train de tripper sous acide. Exit Teresa Taylor, également, qui se dit éprouvée par le mode de vie du groupe. Le groupe quitte la banlieue d’Athens et reprend son mode de vie de cirque ambulant, avant de s’installer à Atlanta, dans un quartier particulièrement dangereux du centre ville, pour des raisons pratiques : leur nouvelle batteuse, la désolante Cabbage , y dispose d’une maison et d’une salle de répèt ‘.  Ce qui compense le fait que Cabbage « ne savait et ne pouvait pas du tout jouer de la batterie ». La percussionniste fait rencontrer au membre du groupe son amie Kathleen Lynch (aucun rapport avec le cinéaste de la méditation transcendantale), qui va devenir une nouvelle attraction du cirque buttholesurferien, certes déjà en roue libre, mais qui va là franchir encore plus les limites de la décence.

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C’est avec elle que les Butthole Surfers vont commettre leur concert le plus outrageux et sans doute le plus mémorable de leur déjà tristement décadente histoire : le groupe arrive à New York pour jouer deux soirs à la Danceteria, mais découvre que le management a supprimé une des deux dates (qui étaient par ailleurs royalement payées) ; dès le début du concert, fin saoul et très énervé, Gibby Haynes se saisi d’une bouteille de bière et l’éclate sur la tête de Leary, qui tombe à terre, à la plus grande horreur de l’assistance…avant de se relever aussitôt. La bouteille était un accessoire en sucre du B.S Circus. Mais la fine plaisanterie ne calme pas le chanteur, qui entreprend de lancer de vraies bouteilles, cette fois-ci, vers le fond de la salle, dont une fait exploser le tube néon indiquant la sortie. « A partir de là, le concert a viré au chaos le plus complet », dira Haynes, un homme pour qui la définition du mot chaos n’est déjà pas celle du pékin de base.

Gibby Haynes entreprend ensuite de mettre le feu à une poubelle au beau milieu de la scène. Lynch descend de la scène et se met à danser au milieu du public, avant d’enlever le peu qui lui reste de fripes et sa culotte. Kramer rapporte un des moments les plus littéralement anaux du rock’n’roll : « Gibby est lui aussi descendu et a commencé à lui foutre son pouce dans le cul. Il la baisait en faisant venir son pouce en avant et en arrière dans le cul de cette fille, et cela a duré une demi-heure, voire trois quarts d’heures, juste comme ça », avec le groupe jouant derrière. Et, l’énervement du chanteur semblant se communiquer au groupe, qui avait jusqu’alors joué cinq petits morceaux complètement bordéliques, Leary colle sa guitare contre l’ampli, s’amusant à produire d’assourdissants larsens et feedback. De quoi rendre sourd le public, mais aussi aveugle : la machine stroboscopique des Surfers tourne à plein régime, les autres membres font sonner des sirènes,  des films tordus défilent sur l’écran, la fumée remplit la salle. Leary se souviendra plus tard de la suite du concert : « Gibby s’est mis à pisser dans une batte de base-ball gonflable, pour faire une ‘baguette de pisse’, puis à commencé à frapper le public avec, qui a été éclaboussé d’urine ».  Puis Haynes rejoint Lynch sur scène, et, pour reprendre les mots de Leary, « commence à la monter ». « Ses jambes (celle de Lynch, NDLR) sont en l’air, et on voit les mouvements du cul de Gibby au travers de la fumée et des lumières stroboscopiques, c’était réellement vraiment hideux », commentera Leary après avoir vu une vidéo du concert. Le guitariste, lui, en plein milieu de cette bacchanale, s’occupe à faire des trous à coups de tournevis dans tous les amplis à portée de tournevis.

Destruction punk qui fera moyennement rire le management de la Danceteria, qui accepte de payer les Surfers, mais les escorte en dehors du club à grand renfort de videurs costauds comme tout, en éructant l’anathème rituel : « Vous ne jouerez plus jamais dans cette ville ». « Et dans les deux semaines qui suivirent, on jouait au CBGB, pour plus d’argent  !».


Après ce show historique, Kathleen Lynch va devenir une attraction plus ou moins régulière du cirque. A titre de danseuse. Un peu,comme plus tard, Bez dans les Happy Mondays, on ne comprend pas très bien à quoi ça sert, mais ça amuse les foules. Kim Gordon se souvient de la deuxième apparition new-yorkaise des Butthole Surfers avec Lynch : « Elle avait le crâne rasé, son corps était peint, le concert était…sauvage. Gibby la faisait aller et venir entre ses jambes tout en crachant du feu. C’était vraiment un truc de fous ».  Les concerts des Butthole Surfers semblent en tous cas à déconseiller au binoclards, la folie du groupe contaminant le public, se rappelle la bassiste de Sonic Youth, qui était  dans la salle avec le nouveau batteur du quartet new-yorkais, Steve Shelley : « On était vers le fond de la salle avec Steve, et là je ne sais pas comment ça s’est passé, mais il s’est retrouvé avec ses lunettes cassées ».

Le nouveau membre informel – et sporadique – des B.S acquiert vite le surnom de « Tah-dah The Shit Lady ».  Explications de Leary : « 
Elle s’était trouvé un job à New York dans un truc genre Sex World[1], où on lui explique comment faire son strip-tease, et le premier truc qu’elle fait, c’est de se dessaper, et de déverser un mur de diarrhée en faisant ‘tin-din !’. Et ils ne l’ont pas virée, le lendemain les proprios du club ont mis des affiches ‘On a de la chatte noire, on a de la chatte blanche, et on a The Shit Lady ». Elle était devenu une attraction à succès ».
P
as à proprement parler membre du groupe, mais joignant régulièrement les Butthole Surfers sur scène, Lynch restera un mystère pour les autres B.S, qui n’auront jamais conversé avec la donzelle. Qui apparemment avait fait vœu de mutisme et n’avait pas parlé pendant une année entière. Un exercice spirituel, selon King Coffey, qui se rappelle voir Tah-dah mimer une irrépressible envie d’uriner à une caissière interloquée d’un fast-food en Louisiane. « Elle adorait les odeurs corporelles, le corps humain, les chaussettes sales, toutes les choses venant du corps lui semblaient belles, et nous avions eu un mal de chien à lui faire prendre un bain », se souvient le batteur. « Le jour où on a dû laver son linge, on a dû la retenir, elle était en train d’hurler « non ! non ! non ! » dans le lavomatique ». Lynch, selon ses apparitions irrégulières mais toujours remarquées, va encore plus contribuer à la réputation de « freak show » des concerts des Butthole Surfers.
Un chien, une dame défécatrice, la ménagerie s’agrandit.

Enfin, s’agrandit : au fur et à mesure que le groupe continue à tourner, il devient de plus évident que Cabbage ne sait vraiment pas jouer de la batterie. « On pensait qu’elle allait rattraper son retard, à la longue – un peu de sens du rythme, c’est tout ce qu’il faut – mais c’est devenu de pire en pire », dit Leary. « On ne lui a finalement laissé qu’une caisse, et ensuite on débranchait les micros». Traversant le Tennesse, le groupe largue finalement Cabbage devant le domicile parental. « See Ya, Cabbage ! ».




[1]  Chaîne de peep-shows publics d’avant l’invention des cabines privées.

 

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:44

 




C’est à l’automne 1986 que les Butthole Surfers trouvent un endroit pour des gens comme eux, le parfait lieu pour les renégats de tout genre, et une ville un peu à part au Texas : Austin. Avec un vaste campus et une culture traditionnellement assez rebelle, Austin est LA MECQUE des musiciens alternatifs texans et pour les drogués de tout poil depuis les années 60. C’est de là que vient Roky Erickson, le leader de 13th Floor Elevator, qui, à force d’astronomiques abus lysergiques, finira interné et soigné à coups d’électrochocs

[1]. C’est aussi à la même époque que le futur Jesus Lizard David Yow, souvent déguisé sur scène en Dorothy du « Magicien d’Oz », assène avec ses furieux Scratch Acid des concerts violents, abrasifs et convulsifs. C’est là qu’est né un culte pour un chanteur local ayant lui aussi consommé trop d’acide et qui passera des années à chanter sur son premier amour, Daniel Johnston (qui plus tard jouera parfois accompagné par certains B.S).  Austin est aussi le Q.G du mouvement country « outlaw », avec ses figures tutélaires, des gens pas très recommandables aux casiers judiciaires longs comme le bras, Waylon Jennings et Wilie Nelson 

 
Bref, l’endroit de rêve pour le B.S circus, avec de l’herbe et de l’acide aussi facilement accessibles qu’une bouteille de lait au supermarché. Le groupe s’installe dans une maison près de la rocade nord de la ville, et s’approprient leur espace de vie communautaire : les murs sont peints couleur argent, les membres dorment sur des sortes de hamacs faits de bouts de contreplaqué, suspendus au plafond. Ils dégottent également une machine pour projeter de la mousse d’isolation, qui leur sert à créer des sculptures. La maison devient leur studio d’enregistrement : une nouvelle console de mixage leur permet d’expérimenter un peu plus en se défonçant consciencieusement à l’herbe et à échanger des idées encore plus incongrues. 

Teresa Taylor, à la demande du groupe, revient les rejoindre, avec la promesse que les B.S ne feront plus de tournées aussi intensives. De nombreux concerts de l’époque se terminent  avec le colosse Haynes prenant sous son bras la minuscule Taylor, qui continue à jouer sur son kit, en arpentant la salle. Une image presque bizarrement familiale, comme un père jouant avec sa petite fille, ce qui est peut-être une bonne définition des Butthole Surfers : un famille, certes très dysfonctionnelle, avec Leary et Haynes en parents, Teresa et King Coffey en jumeaux rappelant le rejetons de la famille Addams, et l’un des nombreux pauvres malheureux occupant le poste de bassiste dans le rôle de l’ado rebelle et boudeur. Le mode de vie de groupe est alors complètement communautaire ; aucun membre ne touche d’argent directement, c’est Gibby, en ancien comptable, qui tient les cordons de la bourse et veille aux dépenses. « On avait tellement peu de revenus que tout l’argent allait dans une poche. Si quelqu’un achetait une paire de lunettes de soleil, tous les cinq achetaient des lunettes de soleil ; si quelqu’un achetait des chaussures, on s’achetait tous des chaussures. Nous n’étions jamais séparés, pas même pour un repas, en aucune occasion. On était tout le temps ensemble. Si nous prenions une chambre dans un motel, nous restions tous dans la même chambre ».




C’est dans cette atmosphère communautaire que les Butthole Surfers complotent leur nouveau méfait musical, avec une liberté de moyens et de temps dont ils n’ont jamais disposé jusque-là. Ils ont leur propre matériel d’enregistrement, une console huit-pistes, plus de frais de studios de seconde zone à payer, et un temps illimité – un luxe pour un groupe indé[2]. Double avantage, les B. S gèrent leur travail à leur rythme, en prenant « des pauses de plusieurs heures en se faisant des bangs », mais aussi en explorant à fond les possibilités du home-studio et du mixage. Et essaient de restituer sur disque les effets déstabilisants de la panoplie d’accessoires utilisée en live, en utilisant tout ce que permet la technologie pour jouer de tous les trucages nécessaires, faisant de ce nouvel album l’équivalent sonique de leurs shows de pervers polymorphes.

Le résultat, « Locus Abortion Technician » (1987) est le monument, si l’on peut dire, de leur carrière. Selon le fanzine Puncture, « La plupart de l’album est soit constituée de bêtises totales et de bruit blanc ou de jams rock sans connexion plongeant dans une mer de sang et de vomi. Et pourtant, ils réussissent à en faire sortir quelque chose de brillant ». « L.A.T » concentre tout l’univers des Surfers : non-sens, perversités de tous genres, surtout de nature sexuelle, humour dadaïste, vulgarité, scatologie, parodie, excès sonores, collisions entre le drôle-bizarre et le bizarre inquiétant, pratiques déviantes dans l’Amérique sauvage. Le morceau d’ouverture, « Sweat Loaf » (un jeu de mot sur la chanson pro-ganja de Black Sabbath, « Sweet Leaf »), s’ouvre sur une douce musique symphonique, et un dialogue entre Lucifer et son père :
-
Daddy ?
- Yes, son.
- Do you regret to have me ?
- Well, son, a funny thing about regret is that it’s better to regret something you have done than something you haven’t done”
(phrase qui pourrait servir de devise au groupe).
Et Satan de conclure:
- By the way, if you see you Mum this week end, be sure you tell her : SATAN ! SATAN!
SATAN !”.
Sweat Loaf”, après cette ouverture, vire dans une embardée funk metal assez proche, d’ailleurs, de ce pouvaient faire les Red Hot Chili Peppers de l’époque, mais sans paroles, juste des onomatopées braillées, déformées,  entrecoupées de rires sardoniques.  Les couplets sont des espèces d’arpèges prog-rock avant que le chaos du refrain ne ressurgisse, avec une démence exponentielle. C’est sans doute un des morceaux les plus groovy jamais faits par les B.S. Le reste de l’album alterne des morceaux d’expérimentations n’importe quoi (« Hay », qui évoque, avec ses mugissements, une sorte de mantra ovin ou bovin sur fond de bandes passées à l’envers et qui semble vouloir donner un sens littéral à l’expression anglo-saxonne « When the shit hits the fan ») ; la branlette guitaristique sur fond de rythmique indus de « Weber », franchement dispensable, «  Kuntz » un détournement à  la vulgarité hilarante  - une chanson pop thaïlandaise mutilée, où le mot originel « Katz » est ralenti et déformé pour que l’on reconnaisse très clairement un mot très vulgaire de la langue anglaise
[3] et des monuments de rock agressif, déjantés, parfois drôles, parfois malsains, souvent les deux.
« Graveyard » est une sorte de mélange de slow core à la Flipper, de « rant » à la Johnny Lydon période P.I.L, mâtinée d’une bouillie assourdissante de soli heavy metal ; le bayou-rock distordu de « Pittsburgh to Lebanon », peut se concevoir comme une sorte de country repassée au papier abrasif et à la disto, avec des vocaux vaudous de Haynes. Mais c’est la deuxième face du disque qui reste ce que les Surfers ont fait de mieux, pas de plus écoutable, certes, mais de très certainement jouissivement transgressif.  Le groupe y semble tout se permettre, paraît en roue libre, mais sonne punk dans l’esprit.







« Human Cannonball », sans doute le titre le plus excité, rappelle encore une fois (quand Haynes ne transforme pas sa voix, son timbre est très proche de celui de John Lydon) P.I.L , mais en plus speed et métaleux. « The O-Men », flirte avec l’indus et préfigure le speed-metal, et est rendu encore plus éprouvant par l’inversion de la voix de Haynes, des effets vocaux qui donnent l’impression de voir un cartoonist dessinant « Massacre à la tronçonneuse »,  le titre convoquant une sensation de laideur absolue tout en étant efficacement – rythmique binaire aidant – lobotomisant et électrisant.  Et préfigurant largement des groupes comme Ministry, voire Nine Inch Nails.







La deuxième face se conclut sur un titre malsain, alternant l’enregistrement d’une émission de radio donnant la parole aux auditeurs, et un riff roboratif, au son cradingue, profondément distordu, sans doute joué sur une guitare désaccordée, secondé par une basse paléolithique ; dans « 22 going on 23 », l’auditrice d'un show radio local raconte avoir été violée la veille, la conversation entre le D.J et la jeune femme continue est accompagnée au fil du morceau par des soli lyriques pseudo-hendrixiens de Leary. « 22 going 23 » est perturbant, une fois de plus, et choquant. 

 



Mais c’est sans aucun doute les deux minutes douze secondes de « U.S.S .A » qui constituent le sommet de l’album, dans la mesure où  les Butthole Surfers renvoient le punk à l’âge de pierre. En solo, la guitare de Leary évoque une danse de bovin en pleine crise de la vache folle, tandis que la guitare rythmique est une espèce de scie roborative, sursaturée, binaire, assommante. Dessus, la voix distordue et poussée dans les aigus de Gibby Haynes hurle ad libitum « U.S.S.A ». C’est purement hideux. « Locust Abortion Technician » est un album lessiveuse, tour-à-tout doué d’un humour qui échappe au punk, malsain, bordélique, j’m’en foutiste, nihiliste, excitant, en tous cas unique par sa démesure foutraque et psychotique. Ce sera leur dernier bon ( ?) album.

 

Punk dans son approche artisanale D.I.Y, s'insirant des collages surréalistes à la Zappa, psychédélique, heavy-metal, gothique, post-punk, indus, le groupe, qui jouit d’un réel culte, est en 1987 plus inclassable que jamais.  Se foutant comme de leur première communion de l’éthos punk des groupes pionniers de la scène américaine, trop sauvages pour être hippies, trop à la masse pour devenir mainstream, les Surfers semblent n’appartenir à aucune chapelle. Une position qui n’est pas sans rappeler celle du Grateful Dead, trop agressif pour être hippie, trop dans le trip L.S.D pour être autre chose que du rock expérimental à l’époque où apparaissent les premiers heavy-metaleux comme Alice Cooper et Black Sabbath, mais développant un vrai culte et une solide base de fidèles. Les Butthole Surfers, « l’équivalent post-punk du Grateful Dead ? », se demande en 1988 le critique du Melody Maker Simon Reynolds, notant que la réputation des deux groupes s’est construite « lentement, en dehors des circuits conventionnels, un culte se formant autour de performances impressionnistes, trippantes ». Et pourtant, si les B.S peuvent renvoyer à des inclassables freaks amateurs d’acide comme Roky Erickson et ses 13th Floor Elevator, ou à Captain Beefheart, la musique du groupe doit certainement moins à une quelconque recherche sonore « intellectuelle » qu’à une réelle envie de provoquer. On les a entendu reprendre sans arrière pensées des groupes comme Iron Butterfly, Blue Cheer ou Donovan, qui n’étaient en aucun cas des réprouvés, et connaissaient même de réels succès commerciaux dans les années 60-70. Et Haynes et Leary n’ont jamais caché leur adoration pour l’argent facile et les gros cachets, au grand dam de la communauté indé : « Quelque soit la quantité d’herbe qu’on fumait, on en voulait plus, de meilleure qualité. On voulait de la meilleure bouffe, on voulait être hébergés de la meilleure façon, on voulait des meilleures bagnoles, un meilleur équipement » (Leary).  La sortie, et le succès – relatif – de « Locust Abortion Technician » permet aux Butthole Surfers de sortir définitivement des années de dèche, mais commence à rendre très arrogants les deux leaders du groupe, qui vont commencer à étaler leur cynisme et leur attrait pour le gain. Leary déclarera d’ailleurs ne même pas aimer la musique de son groupe : « J’ai toujours pensé que nous étions un groupe sans aucun talent – juste une bande de trouducs ».




[1] Au moment où Roky Erickson connaitra un regain d’intérêt (compilation de reprises par Julian Cope, The Jesus and Mary Chain, Primal Scream), il sortira un album All That May Do My Rhyme, en 1995, sur le label de King Coffey, Trance Syndicate Records. Erickson collabore au « Batcat EP » que Mogwai sortira en 2008.

[2] Quelques années plus tard, les quatre membres des Jesus Lizard utiliseront la même méthode, en s’enfermant dans une maison, pour accoucher de leur meilleur album, le génialissime « Goat », un des disques de référence du noisy rock des années 90 (toujours pour l’écurie Touch & Go).

[3] Pour les non-anglicistes, « Cunt » (chatte ou connard) – pas sans rappeler le « We’re pretty Vaaa-cunt » des Pistols.

[4] Même s’il s’avère que la jeune femme était une parfaite mythomane qui appelait la station de radio tous les soirs.

Par Jerome
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:43

 

En 1987, les Butthole Surfers sont en mesure d’exiger 6000 $ par concert. Une somme hors de proportion dans le circuit indépendant. Le groupe réinvestit souvent l’argent dans des tombereaux d’accessoires utilisés en concert, et dans plus de drogue.  Mais le style de vie communautaire prend fin, Coffey quittant la maison B.S pour prendre un chez lui. Le cirque B.S, maintenant à l’abri du besoin, se normalise. Le groupe tourne moins, reste pour l’essentiel confiné au circuit texan, insiste aussi auprès des organisateurs de concerts de pouvoir voyager en avion, mais continue à investir des sommes insensées dans des accessoires indispensables pour assurer la dinguerie de la ménagerie en live.  Et en drogues, bien sûr - on ne fait que répéter quelques-unes des lignes plus haut, certes, mais c'est juste pour souligner que le groupe commence à sniffer beaucoup d'accessoires et à utiliser plein de drogues nouvelles.

Les Butthole Surfers passent très vite à l’enregistrement de leur nouvel album, titré d’un jeu de mots il est vrai hilarant : « Hairway to Steven ». Lassés des déconvenues et approximations de l’enregistrement de « Rembrandt Pussyhorse » et de « Locust Abortion Technician », les B.S veulent disposer de véritables conditions de production, et se paient les services d’un des studios du Texas les mieux équipés en matériel numérique. Les chansons de « Hairway to Steven » ont été bien rodées en concert, et le groupe boucle l’album en une semaine. 

La pochette est comme d’habitude hideuse, mais cette fois-ci moins transgressive ou malsaine ; pas de corps d’enfants atteints du kwashiorkor, pas de clowns grimaçants, juste un collage Photoshop des visages de Leary, Haynes et Coffey, qui donne l’impression de voir une mouche punk à six yeux avec des dreadlocks. Sur la version vinyle ne figure aucun titre, juste huit pictogrammes pour chaque chanson, ce qui forcera les animateurs radios à annoncer les morceaux en fonction de ce que les dessins représentent : « Un daim déféquant », « Seringue », « Cheval urinant », ou encore « Lapin faisant caca sur un poisson ».  Musicalement, « Hairway » n’a rien à voir avec la sauvagerie de « Locust… » : « John E Smoke » (les titres seront crées par les fans) est une parodie de musique de western, « Rocky » une sorte de rock acoustique ennuyeux rappelant Creedence, « Julio Iglesias » un rockabilly pas très endiablé ponctué de soli de Leary qui n’ont rien à voir avec les excès d’autant, « Backass » une pénible ballade new-waveuse qui n’arrive pas à masquer que, quand il ne sont pas excessifs, les B.S ne sont qu’une pâle imitation de groupes séminaux comme Père Ubu ou P.I.L (le chant de Haynes sur ce morceau est tellement proche du chanteur de ces derniers que l’ont croirait VRAIMENT entendre John Lydon). « Fast », comme son nom l’indique, est un titre de speed-metal cartoonesque qui a le mérite d’être court sur un album dont les titres semblent souvent interminables. Le groupe livre même des passages pastoraux et bucoliques, comme les dernières minutes de « Jimi », titre qui se rapproche dans son début du bruitisme psychotique des précédents opus : mais sur les cinq dernières minutes, changement d’atmosphère, on y entend même des cui-cui d’oiseaux et le bruit d’une rivière qui coule. Certes, les allusions scatos, les éructations, les borborygmes et autres manifestations gibbyennes restent présentes, mais le disque semble trop parodique, d’une folie trop calculée, presque feinte, sans faire rire et encore moins choquer. Les Butthole Surfers ont réussi un exploit par rapport à leur philosophie des débuts : commettre un album qui peut plaire à leur maman. « Hairway to Steven », le chant du cygne d’un groupe qui continuera dans la débauche mais en a fini avec l’outrage sonore.


Sur recommandation de Steve Albini et de Sonic Youth, les Butthole Surfers signent un accord de distribution avec le label anglais Blast First. Les Fiers Sujets de Sa Majesté Elizabeth II vont vite s’enticher cette bande d’outlaws ; il est alors sans précédent qu’un groupe indé remplisse une des plus grandes salles de concert londonienne, le magnifique Brixton Academy (4000 places). Les Surfers font en 1988 la couverture du Melody Maker (on peut voir que les membres du groupe ont les yeux très très dilatés). La presse anglaise, si prompte à dégainer toutes les semaines de superlatifs « les nouveaux Beatles » en parlant des groupes locaux, est fascinée par cette underground américaine protéiforme, qui ose tout, et se livre à des outrages inconcevables dans ce pays si respectable.


Haynes devient donc une sorte de mascotte pour les plumitifs rock britanniques, qui sont fascinés par cette brute épaisse à grande gueule. Lors d’une interview commune, à l’occasion de la sortie d'une compilation Blast First de groupes indie U.S, d’Haynes, de Thurston Moore et de cette chaussette humaine de Jay Mascis (Dinosaur Jr), pour le Melody Maker, le journaliste ne peut que rester pantois devant la façon dont le chanteur des B.S étrille, hilare, le co-fondateur de Sonic Youth, qui commence alors à devenir le petit gourou intello de la scène indé.

Haynes
 : « Hé, Thurston, t’as déjà couché avec Lydia Lunch ? »
Moore, généralement pas en manque de réparties, reste coi, et grommelle une réplique embarrassée.

Haynes : « QUOI, qu’est-ce que t’as dit ? Baiser Lydia Lunch, c’est comme de se frotter à un chien ? »
Et le Butthole Surfers de continuer à se foutre ouvertement de la tronche de Moore : « Thurston ? C’est vraiment ton prénom ? Nan, arrête, mec, tu l’as inventé. Mais il est bien. T’as eu une mère ou un truc comme cela ? ».

Un tel sens de la provocation ne peut évidemment que plaire à une presse rock amoureuse des grandes gueules. Et les shows en forme de bacchanale des Texans déchaînent les délires des critiques. Extrait d’un article du Melody Maker :

« Les Butthole Surfers sont masturbatoires au meilleur sens du terme. Leur jeu n’est pas léger ou insolent – il prend la forme de la destruction la plus gratuite possible ».

Encore plus lyriques, l’équipe des chroniqueurs Stud Brother du même MM notera après le concert au Brixton Academy, carrément lyriques : « Les Butthole Surfers, maculés de sang, de merde et de sperme,  comptent parmi les derniers avatars de la romance, situés entre le rationnel et le merveilleux, échoués entre ce monde et le prochain, entre ce monde et l’ancien. Ils tirent leur force de ces clairières abandonnées dans lesquelles les mondes les plus bas et les plus hauts ont disparus. Tout ce qu’ils désirent est tout ce vous pouvez faire ».

La très lucrative tournée « Hairway to Steven » prend fin au printemps 1989, moment auquel Teresa Nervosa décide de quitter le groupe pour de bon, épuisée par l’aventure. Après son départ du groupe, elle commence à souffrir de ce qui semble de prime abord être une forme d’anévrisme. Un neurologue diagnostiquera plus tard qu’elle souffre de crises dues à une surexposition à des lumières vives ou stroboscopiques : « Quand le neurologue m’a demandé si j’avais été exposée à des lumières stroboscopiques ou clignotantes, j’ai du me marrer et lui dire : ‘vous ne pouvez pas imaginer, même dans vos rêves les plus sauvages, toutes les merdes stroboscopiques que je me suis tapées' ».


C’est à la même époque que le cirque Butthole Surfers commence à s’enfoncer dans une certaine routine, routine démentielle, certes, puisqu’alimentée par une surconsommation d’alcool et de drogue über-exponentielle, mais où le groupe montre qu’il tourne en rond. Une bande d’allumés pas dans leur état normal (enfin si, dans leur état normal, c'est-à-dire sous drogue, mais pas dans UN état normal) se complaisant sur scène dans la destruction d’accessoires, dans le saccage de matériel, dans des plages prévisibles pendant lesquelles Haynes se fait plaisir et tripatouille les boutons de consoles pendant vingt minutes en faisant le maximum de bruit bizarres. Ne se sentant pas faire partie de la communauté indie, n’ayant cure d’une éthique quelconque, avides de quantités de drogues encore plus grandes et de meilleure qualité, les B.H restent plus que jamais déterminés à faire un doigt d’honneur à l’underground et de signer sur un gros label. La notoriété plus que jamais grandissante du groupe aidant – et d’autant plus boostée par une couverture presse anglaise, puis européenne, délirante pour un tel groupe -, les majors sont nombreuses à approcher le combo et à le draguer, mais vu l’appétit financier des B.H, toutes hésitent à investir et à parier sur cette bande de freaks incontrôlables. Dont la seule existence semble être de continuer à vivre selon le mode de vie le plus excessif possible en termes d’abus de substances de tout genre : « C’était dingue, c’était drôle. Mais là tu te mets à penser : ‘qu’est-ce que je fais si je descends de la roue à hamster ? Qu’est-ce qu’il y a à l’extérieur ? Je ne sais pas ». Une bonne raison, donc, de continuer dans la dinguerie qui rapporte.

Et : miracle ! Ce n’est pas d’une major que viendra la meilleure proposition financière, mais du label anglais Rough Trade, pour un contrat royal portant sur la livraison d’un album (« for some stupid-ass money », dixit Coffey). 1989 est l’année où les Butthole Surfers rompent avec leurs tous premiers supporters, Touch & Go, pour filer sur Rough Trade, et toucher une somme indécente que même Corey Rusk leur conseille d’accepter, tellement elle semble hors de proportions. Pour les Surfers, le dilemme ne se pose même pas : il s’agit d’une question de survie, afin de leur permettre de « maintenir un style de vie un peu humain » (Leary). Et de tourner la page du mode de vie punk. Comme le guitariste l’expliquera au Chicago Reader lors d’une interview en 1999 : « Si vous regardez les groupes punk du début des années 80, leur taux de réussite n’est pas très bon. C’est simplement la pauvreté, la misère, la mort. On devait se battre pour la moindre chose. Ceux qui ont réussi sont ceux qui se sont battus. C’est la raison d’être du punk-rock de toute façon. Rien à voir avec les grandes causes et le bien et le mal. C’est une question de se battre ».

 




Sortie en 1990 du EP « The Hurdy Gurdy Man » : la vidéo de la reprise de Donovan est régulièrement programmée sur 120 Minutes, l’émission culte présentée alors par Dave Kendall que MTV consacre au rock underground. Les B.H feront même un jingle pour la chaîne musicale ; le culte dont jouit le groupe ne fait que s’agrandir, même si certains clips diffusés sur ce show de formations influencées par les Surfers, mais plus extrêmes (on se souvient du « Jesus Built My Hotrod » de Ministry, dans lequel intervient Gibby Haynes), montrent que la tendance est à l’inverse de la voix choisie par les B.S : en cette année pré-grunge, il s’agit plutôt de sonner plus violent, plus industriel, plus radical. En levant le pied, les Butthole Surfers se font déborder sur leur gauche. Et sur leur droite aussi, puisqu’un média aussi puissant que MTV s’apprête à accorder des rotations lourdes à un groupe de power-pop arty comme les Pixies. Par appât du gain et à cause d’une bonne dose d’arrogance, Leary et sa bande se sont plus ou moins coupés de leur base indie, sans avoir nécessairement fait le bon choix : en 1991, peu après la sortie de « Pioughd », définitivement oubliable, Rough Trade fait faillite. Pour beaucoup d’autres groupes du label, la nouvelle est synonyme de catastrophe financière. Pas pour les Butthole Surfers, qui en bons anciens étudiants en commerce, ont réussi à extorquer à Rough Trade une avance considérable, touché leurs royalties, et restent possesseurs de leurs originaux. Doués en business, ces Texans.



EPILOGUE  : Major league assholes



Disposer de petites mains pour conduire leur van de tournée, mettre en place les instruments, les accorder, et se faire payer leurs cachets ; non seulement Haynes et sa bande touchent une véritable petite fortune en jouant en 1990 au festival Lollapalooza crée par Perry Farrell (Jane’s Addiction, Porno for Pyros), mais les Surfers atteignent leur but : vivre comme des nababs débauchés (pléonasme ?). Ils signeront l’année suivante sur une major, Capitol, qui essaie de capitaliser sur l’underground après la déferlante grunge (et jettera pas mal de groupe à la poubelle dès que les premières ventes seront décevantes, voir les Jesus Lizard quelques années après). Les Butthole Surfers, des « sold out » ? On a déjà vu qu’ils se foutaient de l’éthique indie comme de leur première communion, pour glorifier une philosophie très américaine (ou Darwinienne) du « Only the fittest survives ».  « Tant que l’on avait le contrôle sur la musique et l’imagerie, qu’une major marque nos disque de son étiquette et les distribue mieux, autant essayer, on avait tout essayé à ce moment », s’explique alors King Coffey, qui se rappelle les débuts du groupe : « Si l’on m’avait dit qu’on allait signer sur une major, j’aurais dit : je vais pas aller vivre sur Pluton. Pluton craint ».  Major dont le patron, cinq ans après la signature du deal, n’osait pas prononcer le nom du groupe en public. Le guitariste n’a aucune vergogne à signer sur Capitol Records : « J’ai toujours voulu être sur une major, particulièrement celle de Grand Funk Railroad ».

Quant aux puristes, Leary les enverra se faire foutre de plus belle : « Si des gens comme ça m’en font grief, je leur dirai de m’embrasser le cul. Tu vas vivre dans une putain de camionnette, espèce de trouduc. Toi qui a ton joli petit lit chez papa et maman, et pense que je suis un vendu. J’ai des tas de bonnes réponses pour ces connards. Allez bouffer de la merde et crevez ».

Mais la page est tournée : vendus ou pas, les Butthole Surfers continueront à faire de leur bizarrerie leur fond de commerce, mais au fil d’albums tous dépourvus d’intérêt, le groupe vit sur ses lauriers, sans jamais atteindre les extrêmes repoussants et orgasmiques des débuts ou de leur apogée (« L.A.T »). Leurs disques sont cyniques, seulement occasionnellement drôles, sans renouvellement musical aucun, dépassés par leurs fils spirituels (Andrew W.K, Ween, surtout), et ne tiennent pas la comparaison avec les expérimentations punk-metal d’un autre groupe culte né dans les années 80, les Melvins. Gibby Haynes fera une manchette du National Enquirer le jour où il s’évadera du centre de désintox’ pour célébrités en compagnie d’un autre toxico de première (Kurt Cobain) pour aller « scorer » dans Downtown L.A. C’était de toute façon la dernière news un peu marrante d’un groupe qui avait depuis longtemps cessé d’être intéressant et devenait un sacrée bande de trouducs, avec ou sans planche de surf.

S'ensuivront le très moyen (trop) "Independant Worm Saloon", et un "Electriclarryland" très commercial, avec quelques moments - hilarants - mais flirtant avec le tout-venant de l'époque, comme si les Butthole Surfers cherchaient à raccrocher les wagons avec la mode de l'époque, sans forcément sonner neufs, ni novateurs, et malheureusement balladuriens par rapport aux excès ce leurs débuts. On en met quelques moments, juste pour pas être bégueules.

 


Mais, bon, après, en 2008, les Butthole Surfers continuent d'exister. Tout le monde  s'en fout éperdument, sauf leurs fans hardcore, il en reste.

R.I.P. Gibby et ta bande, désolés, nous on n'est  plus décidés à te filer notre fric. Mais il y a un temps où tu nous as fait beaucoup, beaucoup rire.


Ah...on oubliait : Gibby Haynes est super pote avec Johnny Depp (ils ont même monté un groupe ensemble, "P", avec à la basse Flea des Red Hot Chilli Peppers). A quand une apparition du colosse texan sur le prochain album de Vanessa Paradis ?

Et pour l'anecdote, Haynes et l'acteur étaient présents au Viper Room le soir où River Phoenix y est mort d'overdose. Il fallait bien clore cette chronique sur une note pipole, c'est dans l'air du temps...

Discographie complète sur le site des Surfers :
http://www.buttholesurfers.com/disco.html






Sources (liste incomplète) :


Médias : The New York Times, The Chicago-Sun Times, The Phoenix New Times, The Chicago Reader, The Guardian, Libération, Les Inrockuptibles,   Rock & Folk, The Wire, The New Musical Express, The Melody Maker.



Internet
:
www.pitchforkmedia.com, sites non officiels (http://ngro_obsrvr.tripod.com/ , site de fan recommandé par les Butthole Surfers).

Fanzines U.S : Maximum Rock'N'Roll, Flipside, Puncture, Your Flesh, Chemical Unbalance, Matters, Trouser Press, Forced Exposure.

Livres : l'essentiel des citations (Kramer, Sonic Youth, Steve Albini, etc...) est emprunté à l'ouvrage "Our Band Could Be Your Life -Scenes frorm the American indie underground 1981-1991", de Michael Azerrad, Little Brown Publishing, 2001. Que l'auteur en soit remercié.

 

 

Par Jerome
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  • Etre expérimental ayant eu dans le passé un fort tropisme pour la musique déviante et bruitiste, mais qui aime aussi Nina Simone et Amy Winehouse.
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